Étiquette : récit

Le lambeau

le lambeauJ’ai un peu hésité avant d’acheter Le lambeau (édition Gallimard) de Philippe Lançon. J’en avais beaucoup entendu parler, j’en avais lu beaucoup de critiques (toutes sans exception dithyrambiques). Je savais que c’était un livre dont certaines scènes pouvaient choquer et c’est sans doute cela qui m’a retenue.

Mais ce qui s’est passé le matin du 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo m’a trop bouleversée à l’époque pour que je puisse passer à côté de ce récit, dans lequel le journaliste et chroniqueur Philippe Lançon raconte l’attentat, sa mâchoire arrachée sous les balles des tueurs, ses camarades morts sur le sol d’une salle de rédaction, son hospitalisation et sa longue (très longue) reconstruction physique et psychologique.

Le récit commence la veille de l’attentat. Philippe Lançon décrit méticuleusement toutes les choses banales qu’il a faites avant que sa vie ne bascule et qu’il ne devienne un « mutilé » comme lui dira un jour un médecin : Une soirée au théâtre avec une amie, un repas pris sur le pouce dans un bistrot, une nuit solitaire, des exercices de gymnastique au matin du 7 janvier et puis une question : Aller directement à Libération ou bien passer avant à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo ? Peut-on imaginer, quand on se pose une question aussi basique, que le choix que l’on va faire changera pour toujours le cours de notre vie ?

Philippe Lançon a donc décidé, en bon élève qu’il est comme il le dit lui-même, de participer à la conférence de rédaction à Charlie Hebdo. Il raconte la prise-de-bec entre les participants autour du roman subversif Soumission de Michel Houellebecq qui vient de sortir et dont Philippe Lançon a publié une critique élogieuse dans Libération. Il raconte les blagues de potache qui fusent. Et puis, sur le coup de 11 h 30,  alors que la conférence vient de s’achever et qu’il montre à Cabu un livre de photos sur le jazz, les « coups de pétard » qui retentissent, les voix dans la pièce d’à côté qui crient. Et les premiers tirs qui pleuvent, dans une sorte de stupéfaction et d’irréalité. Philippe Lançon consacre un seul chapitre (sur les plus de 500 pages de son récit) à l’attentat. Avec des mots d’une précision glaçante. Rien ne nous est épargné : De la cervelle de l’économiste Bernard Maris qui coule de son crâne ouvert au trou sanguinolent que Philippe Lançon découvre dans le reflet de son téléphone portable à la place de sa mâchoire et de son menton.

Mais l’essentiel du récit n’est pas là. Il est dans l’après. Et c’est ce témoignage magistralement écrit de « l’après » qui m’a le plus touchée et bouleversée. Je me permets ici une digression. J’ai lu à sa sortie Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris, court récit où il raconte la mort de son épouse, Hélène, dans les attaques du 13-novembre. A l’époque, j’en avais écrit une critique très élogieuse, à l’instar de ce que je pouvais lire à droite, à gauche. Toutefois, quelque chose m’avait agacée dans ce récit. Je ne m’étais pas autorisée à l’écrire parce que je trouvais cela déplacé au regard de la tragédie vécue par cet homme. Presque trois ans après, je me permets d’avouer que le ton parfois « geignard » de l’auteur m’a dérangée, de même que l’espèce d’égoïsme qui entourait son récit : Comme s’il était le seul à souffrir, comme si personne n’avait souffert à ce point avant lui. Je n’avais pas aimé non plus l’espèce d’icône qu’il avait faite de son épouse, sorte de déesse irréprochable qui aurait eu plus de valeur que le commun des Mortels et qui donc, « moins qu’une autre ne méritait de mourir ».

Je n’ai trouvé rien de tout cela dans le récit de Philippe Lançon. Bien au contraire, l’auteur nous livre un récit-vérité qui ne cache rien de ses faiblesses, de ses découragements, de ses révoltes, de ses peurs. Sans jamais prendre la posture victimaire. Ou alors, pour la dénoncer juste après, comme un moment d’égarement qu’il ne tente même pas de justifier.

Ce que Philippe Lançon a vécu est juste inhumain. La reconstruction physique qu’il subit à coups de nombreuses chirurgies et de greffes est un long chemin de croix, une torture psychologique et physique. Mais derrière son témoignage, derrière son cas personnel, Philippe Lançon nous ouvre les portes d’un monde inconnu : celui des grands blessés, celui de l’hôpital, celui du patient réduit à faire confiance aveuglement à plus savant que lui, à quémander, presque, une amélioration de son état. Sans rien maîtriser. Ce faisant, il nous livre de très beaux portraits de soignants (notamment de sa chirurgienne Chloé, pièce maîtresse de sa reconstruction), d’amis, des policiers qui l’accompagnent jour et nuit et nous embarque dans ses souvenirs d’avant. Et c’est un pur bonheur que de les lire. Philippe Lançon rend aussi un hommage émouvant à son frère et à ses parents, octogénaires, (présents dès les premières heures de la tragédie) pour lesquels, pendant quelques mois, il est redevenu le petit garçon de 7 ans qui avait tellement besoin d’eux. Il parle aussi de sa compagne Gabriela et ne cache rien de leurs difficultés à poursuivre une relation amoureuse naissante alors que l’impensable est arrivé.

Le Lambeau est un livre qu’il faut lire. Vraiment.

 

 

 

 

 

 

Publicités

Toutes les familles heureuses

hervé le tellierAvec son récit autobiographique, Toutes les familles heureuses, paru chez JC Lattès, Hervé Le Tellier explore sa drôle de famille sous toutes les coutures. Avec un titre ironique, puisque, s’il est une famille qui ne fut pas heureuse, c’est bien celle de Hervé Le Tellier. Parce que, dans la famille -composée, décomposée, recomposée- de l’auteur, les sentiments ne se disent pas et si l’on s’aime, c’est avec parcimonie.

Parisien, fils unique, Hervé Le Tellier a peu connu son père et a été délaissé par sa mère pendant sa prime enfance, celle-ci trop occupée à vivre, à Londres, son histoire d’amour avec celui qui deviendra son beau-père. Un beau-père insignifiant jusqu’à l’indigence dont l’auteur admire néanmoins la faculté à supporter sa mère, malgré ses obsessions, ses variations d’humeurs incessantes, son hystérie, son égoïsme, sa jalousie maladive, presque sa folie. Une mère compliquée, un père absent, un beau-père sans consistance… Voilà qui commence bien mal… Et pourtant, Hervé Le Tellier s’en accommode et raconte, souvent avec beaucoup d’humour et toujours avec une certaine distance, voire froideur, ce que fut sa famille. Ce faisant, il rend aussi hommage à ses grands-parents maternels, qui habitaient deux étages au-dessus de chez lui, et qui ont largement pallier les manquements paternels et maternels et l’ont sans doute beaucoup aider à se construire malgré tout.

C’est une histoire attachante que nous raconte Hervé Le Tellier. C’est une histoire que j’ai beaucoup aimée parce qu’elle ne tombe jamais dans le pathos, dans la tristesse, dans un essai perpétuel de comprendre aujourd’hui en s’appuyant sur hier. C’est une histoire de famille aux personnages très fouillés qui se lit comme un roman, dans laquelle le lecteur n’est jamais désagréablement placé en voyeur. C’est aussi une très belle plume, nuancée, drôle, qui sait rester légère même quand elle écrit des choses tristes. Bref, c’est une belle réussite.

 

Vous n’aurez pas ma haine

vous-naurez-pas-ma-haineC’est un récit de vie que j’ai lu en une heure à peine. Un récit de vie d’à peine 140 pages qui prend aux tripes. Vous n’aurez pas ma haine a d’abord été un texte écrit par Antoine Leiris et publié sur Facebook quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015 qui lui ont pris son épouse, mère de son fils de 17 mois, assassinée au Bataclan. Ce texte a été partagé des milliers de fois, aux quatre coins du monde. Il commençait ainsi : « Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine ».

De ce court texte tout en émotion contenue, Antoine Leiris a fait un récit de vie, Vous n’aurez pas ma haine, publié chez Fayard, il y a quelques mois. Ce récit, bouleversant, parle des jours d’après. Quand l’espoir fou de revoir l’être aimé a fait place à une indicible douleur et qu’il faut vivre malgré tout. Pour le bébé de 17 mois qui n’a plus de mère. Et parce que la vie continue. Aucun voyeurisme dans ce récit intime et sensible où le lecteur accompagne Antoine Leiris. De la crèche au centre médicolégal, d’un café anonyme au cimetière de Montmartre, des rues de Paris au périphérique… Ce récit parle de douleur, de désespoir, de larmes mais aussi de solidarité, de compassion et d’innocence. Mais pas de haine. Il se termine sur une scène charmante : Un petit garçon de 17 mois qui rit et saute dans les flaques d’eau. Comme une première lueur d’espoir.

Ma mère du Nord

Ma mère du nordTerminer l’année avec Jean-Louis Fournier est un privilège rare dont je me suis régalée, une fois de plus. Merci à Sophie M. d’y avoir contribué en m’offrant pour mon anniversaire, qui tombe chaque année deux semaines pile avant Noël, son dernier opus : Ma mère du Nord, publié chez Stock.

Terminer l’année avec Jean-Louis Fournier est un privilège car je suis une fan absolu de cet écrivain, surtout quand il fait de sa vie un objet littéraire, comme il se plait à le répéter. Cette admiration a même fait l’objet il y a quelques mois d’une chronique sur ce blog, sous le titre « Le coup de foudre Jean-Louis Fournier ». Je laisse ceux que cela intéresserait s’y replonger.

Ma mère du Nord est le dernier d’une série de récits personnels que Jean-Louis Fournier a commencés en 1999 avec Il a jamais tué personne mon papa. Ont suivi Où on va Papa ? en 2008, Poète et paysan en 2010, Veuf en 2011 et La Servante du Seigneur en 2013. Avec Ma mère du Nord, Jean-Louis Fournier raconte la vie de sa maman, femme courage mariée à un médecin alcoolique, épousé par amour. « J’ai voulu garder le meilleur pour la fin », s’amuse Jean-Louis Fournier, jurant que ce récit personnel sera le dernier.

La plume de Jean-Louis Fournier n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle raconte des fragments de sa vie. C’est encore vrai cette fois. Avec une économie de mots assez incroyable, l’écrivain fait passer une émotion extraordinaire, accentuée par l’humour pince-sans-rire dont il est coutumier. J’ai lu Ma mère du Nord d’une seule traite, emportée par l’histoire de cette femme, amoureuse d’un homme fragile qui oubliait le malheur des autres en s’enivrant du matin au soir, visitant ses patients quand il le pouvait, négligeant de se faire payer, souvent. Une femme-courage qui ne se plaint jamais et s’efforce de donner à ses trois fils et à sa fille une vie la plus normale qui soit, malgré les circonstances, malgré le diable que la famille tire par la queue, dans la grande maison bourgeoise d’Arras. C’est une belle femme, digne, dure à la tâche, veuve à pas même 40 ans, dont Jean-Louis Fournier dresse le portait. Et l’on sent qu’il est fier d’être le fils de cette femme qu’il a profondément aimée et admirée. On sent que cette femme lui a fait une enfance joyeuse et insouciante, belle et insoumise, heureuse et qu’à travers ce récit, Jean-Louis Fournier veut tout simplement lui dire « Merci ». Et « Je t’aime », sans doute aussi.