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L’enfant perdue (L’amie prodigieuse IV)

L-enfant-perdueEt voilà ! Avec L’enfant perdue, je viens d’achever la quadrilogie de l’Italienne Elena Ferrante commencée avec L’amie prodigieuse il y a quelques années.

Quel plaisir de retrouver les deux héroïnes, Raphaëlla Cerullo, dite Lila, et la narratrice, Elena Gréco, dite Lénu. Ayant commencé la saga en livre de poche, je voulais la terminer dans la même collection, histoire que l’ensemble ne soit pas dépareillé dans ma bibliothèque. Il m’a donc fallu attendre 18 mois pour pouvoir me plonger dans le dernier tome, sorti récemment chez Folio Poche.

Dans L’enfant perdue, on retrouve Lila et Lénu alors qu’elles abordent la trentaine dans les années 70. Toutes les deux ont des vies diamétralement opposées désormais. Lila, qui habite toujours Naples dans le même quartier pauvre, s’est mise en ménage, sans réelle conviction, avec Enzo, un ami d’enfance, suite au naufrage de son mariage qui l’a conduite à vivre dans une très grande précarité. Ensemble, ils élèvent Genaro, le fils de Lila et créent une société informatique qui devient très vite florissante. Lila, fidèle à elle-même, refuse malgré tout de quitter le quartier qui l’a vu naître.

Quant à Lénu, écrivaine reconnue, elle s’est mariée à Pietro, un professeur d’université à Florence dont elle a eu deux filles. Elle n’a plus rien à avoir avec la gamine inculte des quartiers pauvres et populaires de Naples qu’elle était du temps de son enfance. Mais sa vie ne la satisfait pas. Elle s’ennuie et ne trouve pas vraiment sa place dans cet univers intellectuel et bourgeois qu’elle a pourtant cherché à intégrer de toutes ses forces. De ce fait, les retrouvailles avec le beau Nino, qui fut l’amant de Lila et dont elle est amoureuse depuis l’adolescence, viennent tout bouleverser : Délaissant mari et enfants, Lénu s’enfuit avec lui, le suit au gré de ses pérégrinations professionnelles et littéraires et finit par venir revivre à Naples où Nino est professeur. Le retour dans la ville natale de Lénu,  plus subi que réellement voulu, permet  de retrouver les nombreux autres personnages de la saga : Carmen, qui souffre toujours pour son frère Pasquale, impliqué dans plusieurs meurtres avec les Brigades rouges et dont la tête est mise à prix, Elisa, la soeur de Lénu, qui entreprend une liaison avec le mafieux Marcello Solara, Mariarosa, la soeur de Nino, Antonio et Alfredo, les amis d’enfance… Avec, bien-sûr, en toile de fond, une superbe peinture de Naples et un retour sur 30 ans d’événements qui ont marqué l’Italie.

Dès les premières pages de L’enfant perdue, on comprends que les deux héroïnes, malgré les épreuves ou les joies qu’elles ont pu vivre, n’ont pas changé d’un iota. Lenu jalouse toujours l’intelligence, la vivacité, voire même l’insolence de Lila, qui vit sans se préoccuper de l’avis des autres. Toujours aussi peu sûre d’elle, elle vit sa carrière d’écrivain presque comme une usurpation. Au fond et paradoxalement car entre les deux amies finalement, c’est elle qui a réussi, elle se sent continuellement inférieure à Lila. Jusqu’à imaginer, au début du roman, que Lila pourrait lui reprendre Nino.

Lila est, elle, toujours borderline, toujours prête à partir en vrille, toujours prête à mettre par terre ce qu’elle a brillamment construit, toujours dans l’excès. Et c’est cet excès qui la conduira d’ailleurs à vivre un drame, le drame de sa vie, alors que Lénu, poursuit sa route vers le succès, avec une chance insolente et presque injuste.

Est ce vraiment une amitié qui lie ces deux femmes pendant plus de 60 ans ? Je n’en suis pas sûre. Si Lénu renoue avec Lila à Naples, c’est d’abord parce qu’elle a besoin d’elle et tout en restant sur le qui-vive. Quant à Lila, elle connaît parfaitement l’ascendant qu’elle a sur Lénu et s’en amuse, s’en régale et en joue. Plus qu’une amitié, c’est, de mon point de vue,  une compétition teintée de jalousie réciproque qui unit ces deux femmes si différentes.

Le premier tome de la saga, L’amie prodigieuse, s’ouvrait sur la disparition mystérieuse de Lila, alors qu’elle a 66 ans. Evidemment, arrivant au terme de l’histoire de Lila et de Lénu, je m’imaginais savoir enfin le pourquoi de cette disparitions mystérieuse. J’ai regretté qu’Elena Ferrante ajoute finalement du mystère à ce mystère et laisse une fin très ouverte qui ne donne aucune vraie réponse. Malgré tout, ce 4ème tome est un vrai régal et j’avoue avoir été un peu triste en refermant le livre à l’idée d’en avoir terminé avec la bouillante Lila et la complexe Lénu.

Celle qui fuit et celle qui reste (L’amie prodigieuse III)

celle qui fuitJe viens de terminer le 3ème tome de la saga romanesque de l’énigmatique Elena Ferrante, commencée avec l’amie prodigieuse et parue chez Gallimard. Dans celle qui fuit et celle qui reste, nous retrouvons bien-sûr les deux héroïnes napolitaines, Lila et Elena. Et c’est un vrai bonheur tant je me suis attachée (comme une très grande majorité de lecteurs à travers le monde) à ces deux personnages, à Naples et à toute l’Italie où se déroule cette histoire. Lila et Elena sont maintenant deux jeunes femmes qui approchent de la trentaine, dans les années 1970. « Celle qui reste », c’est Lila. Séparée de son mari, le riche commerçant Stefano, suite à sa liaison passionnée avec Nino, elle vivote désormais avec Enzo, un ami d’enfance, et son fils Gennaro, dans un quartier misérable de Naples. Employée comme ouvrière dans une usine de charcuterie, elle trime pour un salaire de misère tout en subissant les mains baladeuses de ses collègues et de son patron. Mais Lila reste fière, debout, et continue de faire l’admiration de la narratrice, Elena, « Celle qui fuit », avec laquelle l’écart social ne cesse de se creuser. Diplômée de l’université, écrivain qui a rencontré un certain succès dans toute l’Italie avec son premier roman, elle est désormais mariée à Pietro, fils d’intellectuels milanais et lui-même professeur d’université à Florence. Mère de deux petites filles, Elena s’ennuie intellectuellement dans sa vie de femme au foyer, sans trouver l’ambition d’écrire un nouveau roman et déçue par un mari dont elle ne supporte bientôt plus les angoisses existentielles.

Celle qui fuit et celle qui reste continue de disséquer le sentiment amical qui lie « à la vie, à la mort », Lila et Elena. Et pourtant, les deux amies, nées dans les années 40 dans le même quartier populaire de Naples, filles d’ouvriers bien plus à l’aise avec le patois napolitain qu’avec l’italien, ont désormais des vies diamétralement opposées, fruit de leur choix de vie, entre Lila qui a arrêté ses études au collège et s’est mariée à 15 ans et Elena qui a réussi à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études, et ainsi, échapper à son milieu. Tout n’est pas aussi simple pourtant : Elena envie la volonté farouche de Lila de s’en sortir et son engagement auprès des salariés exploités, elle qui peine à trouver sa place dans un milieu intellectuel qui reste condescendant vis-à-vis de ses origines sociales modestes. Quant à Lila, elle envie la réussite sociale et intellectuelle d’Elena et son beau mariage inespéré avec un professeur d’université, riche, cultivé et éduqué.

Lisant ce 3ème tome, je me suis souvent demandée comment cette amitié, faite aussi de trahisons, de compétition et de jalousie de part et d’autre, pouvait tenir. Comme si Elena et Lila, au delà de tout ce que les oppose, avaient besoin l’une de l’autre pour avancer. A la fin des deux premiers tomes, Lila donnait l’impression de gagner sur Elena. C’est l’inverse qui se produit ici avec une Elena qui parvient enfin à se libérer de l’emprise de Lila, afin de vivre sa vie comme elle l’entend, quitte à envoyer promener tous ses principes. Il me tarde vraiment de savoir comment ces deux-là vont évoluer. Je m’étais jurée d’attendre la sortie « en poche » du 4ème et dernier tome de la saga, L’enfant perdue, sorti il y a quelques semaines. Après avoir refermé mon livre hier soir, je ne suis plus sûre de pouvoir attendre…

La maison à droite de celle de ma grand-mère

la maisonJ’ai eu la chance, en 2017, de pouvoir lire 41 livres. La plupart ont été de belles découvertes ou redécouvertes, certains aussi de belles déceptions… En 2017, pourtant, je n’avais pas encore eu LE coup de coeur, le genre de coup de coeur qui fait qu’une lecture vous emporte loin, très loin et que l’idée même de la reprendre là où le sommeil vous avez arrêté vous met en joie. Plus encore, vous donne du bonheur.

C’est exactement ce que j’ai ressenti, à quelques jours de 2018, en lisant La maison à droite de celle de ma grand-mère, un roman écrit par Michaël Uras et que les éditions Préludes m’ont permis de découvrir en avant-première grâce à la plateforme Netgalley.

Ce roman nous entraîne en Sardaigne, île italienne d’où est originaire Giacomo, traducteur d’une trentaine d’années qui vit désormais seul à Marseille. Appelé en urgence par son oncle Gavino au chevet de sa grand-mère mourante, Giacomo saute dans le premier bateau en partance pour la Sardaigne. A peine débarqué, il est happé par cette île qu’il a quittée avec l’impression d’y étouffer il y a de nombreuses années et sur laquelle il remet désormais rarement le pied. Au contact de ses anciens amis et de sa famille, il se sent plus Sarde qu’il ne l’a sans doute jamais été. Et le voyage qui ne devait durer que quelques jours s’éternise, d’autant que la grand-mère n’est, finalement, plus si pressée de quitter notre monde. Vient alors le temps pour Giacomo d’oser affronter ses blessures, sa blessure, que Michaël Uras évoque par petites touches, un peu comme un auteur de romans policiers qui ferait doucement monter le suspens.

Mon enthousiasme pour ce roman vient sans conteste d’abord de ses personnages, des principaux aux plus secondaires d’entre eux, que l’auteur sait rendre tellement vivants qu’on a presque l’impression de les avoir déjà rencontrés. Et puis, il vient sans doute aussi de l’histoire et des scènes décrites, elles aussi tellement criantes de vérité. Je me permets ici une petite comparaison : L’écriture de Michaël Uras est le contraire même de celle d’Agnès Martin-Lugand ou d’Agnès Ledig, deux auteures dont je n’arrive toujours pas à comprendre le succès phénoménal qu’elles rencontrent. Là où ces deux femmes mettent du cliché, de la guimauve, de l’invraisemblance, du factice et du trop beau pour être vrai à toutes les pages, Michaël Uras met de l’émotion, de la tendresse, du vécu, de la beauté et de l’humour aussi. Il en ressort un roman frais comme une petite brise de printemps et bon comme un bonbon qui fond dans la bouche, un peu comme le sont les romans de Jean-Claude Mourlevat, auteur hélas trop peu connu, que je vous recommande chaudement.

La maison à droite de celle de ma grand-mère sortira en février 2018. Lisez-le ! Pour la beauté de la plume, de l’histoire, de la Sardaigne et…. de Moby Dick. Lisez-le aussi pour sa fin, inattendue, déroutante et pleine d’espoir.

 

Le nouveau nom (L’amie prodigieuse II)

lenouveau nomLe 2ème tome de la saga italienne d’Elena Ferrante Le nouveau nom, paru aux Editions Gallimard (mais disponible en format poche) m’a encore plus enthousiasmée que le premier, L’amie prodigieuse. Pas besoin de mettre en place, ici, toute une série de personnages, l’histoire démarre immédiatement. Nous retrouvons avec grand plaisir Elena et Lila, désormais toutes les deux âgées de 16 ans, dans le même quartier populaire de Naples où nous les avions laissées. Nous sommes au tout début des années 60. Lila vient d’épouser Stephano, riche épicier qui n’a pas hésité à s’associer à une famille locale notoirement mafieuse pour faire fructifier ses affaires. Pendant ce temps, Elena poursuit ses études au lycée, dépitée de voir son amie, si brillante, se résoudre à n’être que l’épouse soumise d’un épicier sans aucune culture. Toujours secrètement amoureuse du beau, énigmatique et cultivé Nino Saratorre, elle parvient à entraîner son amie Lila, qui s’est aperçue combien son mariage a été une erreur, dans des vacances sur l’île d’Ischia, au large de Naples, là, où justement Nino passe du bon temps avec sa famille et l’un de ses amis. Hélas pour Elena, rien ne va se passer comme prévu et Lila va lui montrer une facette de sa personnalité pour le moins déroutante, l’entraînant dans une cascade de conséquences plus ou moins graves…

Dans ce 2ème tome, Elena et Lila sont adolescentes puis jeunes adultes. Leur relation s’étoffe et se complexifie, leur vie aussi et c’est sans doute pourquoi j’ai trouvé ce tome 2 plus intéressant que le 1 (qui m’avait pourtant déjà bien plu). Elena, malgré ses origines populaires, a la chance de poursuivre ses études. Lila, pourtant aussi intelligente et brillante, n’a pas cette chance, son père s’y étant farouchement opposé, dans une société encore très largement patriarcale. Jalouse d’Elena, Lila l’est certainement. Pour preuve, ce mariage précipité avec un riche commerçant alors qu’elle n’a que 16 ans, comme si elle voulait se prouver à elle-même, et aux autres, qu’être une femme établie et respectée était le summum de la réussite. Bien plus qu’être étudiante comme Elena, laquelle a toujours l’air de « subir » cette relation. Fière de pouvoir étudier, consciente de ne plus tout à fait appartenir au même monde, consciente de « s’émanciper » de son milieu, elle n’en reste pas moins admirative de Lila, et comme soumise à ses désirs, ses provocations, ses outrances et ses débordements, quelles qu’en soient les conséquences.

Elena Ferrante brosse de beaux portraits de jeunes femmes. Elle parvient même à les rendre plus vraies que nature, tout comme la ribambelle de personnages secondaires. L’ambiance de cette Naples fourmillante est tout aussi bien rendue. C’est sans doute ce qui rend cette lecture si plaisante et si addictive. Le roman à peine terminé, on a juste envie de se précipiter sur le tome suivant afin de savoir quels chemins vont prendre Lila et Elena.