Publié dans Une femme et des livres a lu et a aimé

La Place

la place 2L’écrivaine Annie Ernaux est née en 1940. Elle a publié son premier roman (autobiographique) à la fin des années 1970. Elle est donc aujourd’hui une dame très âgée, femme de lettres reconnue (mais dont certaines prises de position récentes ont été décriées, mais là n’est pas le propos). Et pourtant, je viens seulement de la découvrir… Son nom ne m’était pas inconnu, bien-sûr, mais je n’avais encore rien lu de cette auteure, qui puise dans sa propre vie son matériau littéraire et l’inspiration. C’est le texte, apposé sur la quatrième de couverture, qui m’a donné envie de lire La Place, très court roman autobiographique sorti en 1984 (chez Gallimard mais depuis très longtemps disponible en format « poche ») et Prix Renaudot 1984. Je l’ai donc emprunté à la médiathèque de ma ville.

Je n’ai pas été déçue. J’ai néanmoins été parfois un peu déstabilisée par certaines tournures de phrases (phrases sans sujet qui commencent par le verbe, dialogues au beau milieu d’un paragraphe seulement repérés par l’emploi de l’italique sans que l’on sache vraiment qui s’exprime…) qu’apparemment Annie Ernaux affectionne. Un style d’écriture qui se traduit par des phrases dépouillées, directes, sans fioritures. Un style qui évite le pathos, le dégoulinant de bons sentiments, la nostalgie mais qui laisse passer l’émotion.

Parce que de l’émotion, il y en a à toutes les pages de ce beau roman qui raconte l’enfance, l’adolescence et la vie de jeune adultes de l’auteure, fille unique d’un couple d’ouvriers, puis petits commerçants à Yvetot et Lillebonne en Normandie. Etudiante en Lettres à une époque où les filles de son milieu entraient à l’usine à 16 ans, Annie Ernaux détonne, et étonne aussi ses parents, qui ne comprennent pas bien leur fille mais qui acceptent sa volonté de sortir de son milieu. Quitte à la perdre un peu… L’auteure raconte avec une franchise qui peut étonner le fossé qui se creuse petit-à-petit avec ses parents, obnubilés par leur café-épicerie que la clientèle abandonne petit-à-petit au profit des grandes surfaces, effrayés à l’idée de « ne pas réussir et d’être obligés de retourner ouvriers », sans aucune culture littéraire ou musicale, heureux de cultiver leur potager et d’aller une fois l’an au pèlerinage à Sainte-Thérèse de Lisieux. Si Annie Ernaux peut paraître dure quand elle décrit froidement ses parents, « qui ne lisaient jamais autre chose que le journal local « Paris-Normandie », qui la rabrouent quand elle veut, maladroitement sans doute, corriger leurs fautes de français ou leurs mots de patois, elle montre aussi à quel point elle a aimé ses parents et combien elle leur est reconnaissante de l’avoir laissée suivre sa route, sans peur du qu’en-dira-t-on et au prix de sacrifices financiers.

La Place est, en quelque sorte, un formidable hommage aux gens simples et à une époque définitivement révolue.

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Les Prépondérants

les prépondérantsLes Prépondérants, ce sont les colons, appelés ainsi parce qu’ils ont quasi tous les droits dans cette Tunisie des années 1920, sous protectorat français. Les Prépondérants, (Gallimard), c’est aussi le titre du dernier roman d’Hedi Kaddour, poète et romancier franco-tunisien, pour lequel il a reçu le Prix de l’académie française en 2015.

Les Prépondérants est un joli roman, que je conseillerais plutôt aux grands lecteurs, habitués aux épopées historiques, écrites dans une langue littéraire, qui fait la part belle aux longues descriptions et qui ne craint pas de s’engager. Ceux qui préfèrent les romans plus légers s’ennuieront sans doute parce que Les prépondérants est un roman qui aime prendre son temps, s’attarder dans des digressions et des anecdotes et se perdre dans de longs dialogues qui sonnent toujours justes. Pour mieux disséquer une époque et ses mœurs et dénoncer ses travers.

Tunisie, 1920. La première guerre mondiale est encore dans tous les esprits. Dans le petit village de Nahbès, chacun se reconstruit comme il peut dans une petite vie bien établie aux codes très corsetés. Il y a les colons, que l’on craint, les autochtones dont certains ont déjà des velléités d’indépendance, les femmes, dont certaines essaient de sortir de l’emprise des maris et des frères, et ceux qui vivent sans vraiment se poser de questions… Tout ce petit monde s’entend comme il peut, plutôt bien que mal d’ailleurs, jusqu’à ce qu’une troupe d’acteurs américains y débarque pour tourner un film d’aventures. Au contact des ces gens, en tous points différents de la population locale, les comportements changent, les langues se délient, les revendications montent, les mœurs se relâchent et des rapprochements jusqu’alors inconcevables se produisent et des destins s’accomplissent…