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L’étudiant étranger

Je viens d’achever L’étudiant étranger, un roman écrit par Philippe Labro (Edition Gallimard) en  1986. Je mets, à dessein, roman entre guillemets tant il paraît évident que le jeune héros ressemble beaucoup à Philippe Labro et que l’histoire qu’il raconte à de forts accents autobiographiques. (Il a lui-même étudié aux Etats-Unis pendant un an en 1955).

En voici un résumé : Le narrateur, âgé d’une vingtaine d’années, est étudiant à Paris vers le milieu des années 50. Grâce à l’obtention d’une bourse d’études, il a le privilège d’autant plus rare à l’époque, de pouvoir partir étudier pendant un an dans une université américaine. Le voilà donc qui quitte Paris et sa famille et se retrouve dans un « college », privé, non mixte et très sélect de  Virginie, dans le sud encore ségrégationniste des Etats-Unis. Le jeune héros découvre alors la vie étudiante américaine et ses codes qui constituent autant d’inconnus pour lui. Très vite, il noue une relation sentimentale avec une jeune institutrice noire, sans se rendre compte de l’outrage que cela constitue à cette époque et dans cette Amérique-là. Sans se rendre compte non plus que des risques pénaux qu’il encourt, ainsi que sa petite amie.

J’ai vraiment beaucoup apprécié la lecture de ce court roman, découvert par hasard au détour d’une visite à la médiathèque de ma ville. J’ai surtout aimé la peinture de la société américaine encore très corsetée des années 50 et du milieu étudiant de l’époque que nous livre Philippe Labro avec beaucoup de justesse. Sans doute pour l’avoir vécue au plus près. Tout y est très hiérarchisé, très codifié et le moindre faux pas réprimandé. Les jeunes garçons vont chercher leurs « dates » (petites amies) au sein des universités réservées aux filles,  dans de grosses voitures américaines (bien-sûr) offertes par papa. Pas mieux pour rester dans « l’entre-soi » et éviter les mésalliances. Et tout ce beau monde se retrouve autour de « bals » organisés au fil de saison, occasion privilégiée d’officialiser une « date », avec le consentement des parents (bien-sûr).

J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont Philippe Labro nous plonge dans l’Amérique raciste et ségrégationniste des années 50 et la naïveté avec laquelle son héros se lance dans une histoire d’amour avec une jeune noire, une histoire vouée à rester clandestine, forcément. Une histoire qui constitue un délit, passible de prison, mais dont le narrateur n’a cure, et pour laquelle il est prêt à prendre tous les risques. Jusqu’à un certain point.

L’étudiant étranger  est surtout le parcours initiatique d’un jeune Français qu’un an de vie aux Etats-Unis va faire passer à l’âge adulte. Et cela constitue une lecture bien plaisante.

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La Place

la place 2L’écrivaine Annie Ernaux est née en 1940. Elle a publié son premier roman (autobiographique) à la fin des années 1970. Elle est donc aujourd’hui une dame très âgée, femme de lettres reconnue (mais dont certaines prises de position récentes ont été décriées, mais là n’est pas le propos). Et pourtant, je viens seulement de la découvrir… Son nom ne m’était pas inconnu, bien-sûr, mais je n’avais encore rien lu de cette auteure, qui puise dans sa propre vie son matériau littéraire et l’inspiration. C’est le texte, apposé sur la quatrième de couverture, qui m’a donné envie de lire La Place, très court roman autobiographique sorti en 1984 (chez Gallimard mais depuis très longtemps disponible en format « poche ») et Prix Renaudot 1984. Je l’ai donc emprunté à la médiathèque de ma ville.

Je n’ai pas été déçue. J’ai néanmoins été parfois un peu déstabilisée par certaines tournures de phrases (phrases sans sujet qui commencent par le verbe, dialogues au beau milieu d’un paragraphe seulement repérés par l’emploi de l’italique sans que l’on sache vraiment qui s’exprime…) qu’apparemment Annie Ernaux affectionne. Un style d’écriture qui se traduit par des phrases dépouillées, directes, sans fioritures. Un style qui évite le pathos, le dégoulinant de bons sentiments, la nostalgie mais qui laisse passer l’émotion.

Parce que de l’émotion, il y en a à toutes les pages de ce beau roman qui raconte l’enfance, l’adolescence et la vie de jeune adulte de l’auteure, fille unique d’un couple d’ouvriers, puis petits commerçants à Yvetot et Lillebonne en Normandie. Etudiante en Lettres à une époque où les filles de son milieu entraient à l’usine à 16 ans, Annie Ernaux détonne, et étonne aussi ses parents, qui ne comprennent pas bien leur fille mais qui acceptent sa volonté de sortir de son milieu. Quitte à la perdre un peu… L’auteure raconte avec une franchise qui peut étonner le fossé qui se creuse petit-à-petit avec ses parents, obnubilés par leur café-épicerie que la clientèle abandonne petit-à-petit au profit des grandes surfaces, effrayés à l’idée de « ne pas réussir et d’être obligés de retourner ouvriers », sans aucune culture littéraire ou musicale, heureux de cultiver leur potager et d’aller une fois l’an au pèlerinage à Sainte-Thérèse de Lisieux. Si Annie Ernaux peut paraître dure quand elle décrit froidement ses parents, « qui ne lisaient jamais autre chose que le journal local « Paris-Normandie », qui la rabrouent quand elle veut, maladroitement sans doute, corriger leurs fautes de français ou leurs mots de patois, elle montre aussi à quel point elle a aimé ses parents et combien elle leur est reconnaissante de l’avoir laissée suivre sa route, sans peur du qu’en-dira-t-on et au prix de sacrifices financiers.

La Place est, en quelque sorte, un formidable hommage aux gens simples et à une époque définitivement révolue.