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L’école est finie #10dumois

5ème rendez-vous #10dumois ! 5ème rendez-vous qui pourrait aussi bien s’appeler « une femme et des livres raconte sa vie » puisque c’est un peu le parti que j’ai pris depuis plusieurs éditions. Cette fois, le thème sur lequel les blogueurs sont invités à plancher est « L’école est finie ». Je vous propose donc un court texte sur ma dernière journée d’école… il y a très longtemps.

entre 10 blogsJe marche le long de la rue Gauthier-de-Châtillon à Lille. Je me souviens qu’il faisait très chaud en ce mois de juin 1996. Je viens de sortir de mon école de journalisme, ma petite serviette en cuir noire à la main. Elle me suit depuis la classe de seconde. Plusieurs fois, j’ai supplié le cordonnier de réparer sa poignée, de recoudre ses coins et de rénover son cuir usé, plutôt que d’en acheter une neuve. Ma serviette et moi, on a vécu trop de choses ensemble pour accepter d’être séparées.

 

serviette-homme-en-cuir-noir-atout-2-soufflets-ig-2076Cette fois, l’école est définitivement finie. Ce constat vient me frapper en pleine face, tandis que je marche dans cette rue qui mène tout droit à la place de la République, et que j’ai tant de fois arpentée, seule ou avec ma bande de copains. Je n’ai pas toujours aimé l’école mais j’ai adoré cette vie d’étudiante à Lille qui me donnait l’illusion d’être indépendante. Enfin. Les soirées « Trivial Poursuit » où je me vautrais toujours sur les questions « sciences » et « sport », les après-midi « ciné », les verres au café du coin à refaire le monde, les discussions sans fin avec nos profs, les parties de baby-foot « filles contre garçons », les conneries parce qu’une vie d’étudiante sans connerie ce n’est pas vraiment une vie d’étudiante… Confusion des sentiments. Je suis heureuse et fière d’avoir réussi à apprendre le métier dont je rêve depuis l’adolescence. Et en même temps, j’ai peur de cet inconnu qui me tend les bras. La semaine prochaine, j’entre dans la vie professionnelle. Impossible de reculer ! Journaliste-stagiaire dans un hebdomadaire local du Grand ouest. Je perds ma toute dernière part d’insouciance. J’en ai conscience, presque douloureusement.

J’ai rangé ma serviette noire dans ma chambre chez mes parents. Je n’y ai plus jamais touché. Elle prend toujours la poussière à côté de ce qui fut mon bureau. La boucle est désormais tellement rouillée qu’on n’aurait sans doute beaucoup de mal à l’ouvrir. A l’intérieur, on trouverait encore les classeurs, pochettes, livres et cahiers que je transportais ce jour où l’école s’est finie pour la toute dernière fois. Ce jour où je suis réellement devenue adulte. C’était il y a exactement 20 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Si vous souhaitez lire les autres contributions des blogueurs, rendez-vous chez Egalimère !

Si vous souhaitez, vous aussi, me raconter votre dernier jour d’école, n’hésitez pas à le faire en commentaire ! Je lirai vos mots avec grand plaisir.

 

 

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Fais ce qu’il te plaît #10dumois

entre 10 blogs

4ème rendez-vous #10dumois ! En voici le thème : « Fais ce qu’il te plaît ». En mai, ça paraît logique, même si celui d’avril, contre toute attente, ne fut pas « Ne te découvre pas d’un fil ». Encore une fois, j’ai laissé les souvenirs remonter et je ne les ai pas longtemps cherchés. « Fais ce qu’il te plaît », c’est pour moi la chance d’avoir pu faire les études que j’ai choisies qui m’ont mené jusqu’au métier que j’ai choisi. Aujourd’hui, je vous propose donc une version courte de « La fille de paysans qui voulait devenir journaliste ».

A la fin du texte, vous trouverez un renvoi vers les billets publiés par les autres blogueurs qui participent à ce rendez-vous mensuel.

Aujourd’hui, j’ai dit à mes parents que je voulais devenir journaliste. Maman est catastrophée. Elle a lu il y a quelques semaines dans La Voix du Nord que les journalistes étaient les personnes les plus touchées par le virus du SIDA.

J’ai quinze ans. Je suis en échec scolaire. Le collège privé où je suis scolarisée dans ma petite commune rurale ne comprend pas que les littéraires puissent eux aussi être intelligents. J’ai beau avoir 18 à toutes mes rédactions, mes 2 en maths, en biologie et en physique sont une faute indélébile. « Vous n’êtes qu’une paresseuse, vous ne ferez jamais rien de bon dans la vie », m’a assénée Mme A. professeur de mathématiques. J’ai baissé la tête, honteuse.

« Tu feras attention, hein ? Tu feras attention ? » Maman a du mal à se remettre de cette histoire de journalisme. Pour sa fille, elle a toujours eu beaucoup d’ambition. Elle qui n’a jamais pu avoir d’autres projets professionnels que celui de devenir une bonne épouse d’agriculteur, comme sa mère avant elle, s’est toujours promis que sa fille, elle, ferait ce qui lui plaît. Elle a longtemps pensé que ce serait « pharmacienne », le métier dont elle rêvait adolescente. Un peu comme une revanche sur la vie. « Journaliste », par contre,  elle n’y avait jamais pensé.

Il y a un forum des métiers organisé au collège. Sur le tract de présentation, j’ai surligné en rose « journaliste ». Ils sont deux, assis derrière un bureau de la classe des 3ème A. Ils travaillent à  La Voix du Nord. Déjà, je rêve. La Voix du Nord, c’est le journal que mes parents achètent tous les jours au tabac-presse-loto, le seul qu’ils lisent, avec Le Betteravier Français, Céréales, grandes cultures et Le Syndicat agricole. Nous sommes nombreux à rêver devant eux. Ils s’en amusent et en rajoutent. A les entendre, ils ont crapahuté sous toutes les latitudes et rencontré les plus grands. Je sens que maman, à côté de moi, s’en agace.

L’enseignement privé ne veut plus assumer ma nullité scientifique. Ou alors, éventuellement, en section professionnelle. Justement, un lycée agricole voisin est prêt à m’accueillir. C’est monsieur B., le directeur du collège, qui l’annonce, triomphant, à mes parents avec des mots choisis. Finalement, c’est dans un lycée général public de C. que je vais panser mes plaies de mauvaise élève et prouver qu’être littéraire n’est pas une tare. Monsieur B. en reste coi.

Assise sur un banc de la fac de lettres où je fais mes études, je termine un article. Mon stylo court sur la feuille de papier blanc, avec ses lignes imprimées en noir, fournie par La Voix du Nord. Je suis correspondante locale pour ce journal depuis trois ans. Ce statut me donne une aura inattendue. Pour tous mes camarades de promo, dont la très grande majorité se destine à l’enseignement, je suis « celle qui veut devenir journaliste et qui travaille pour La Voix du Nord ». Je gagne 30 francs pour un article fourni avec sa photo en noir et blanc. A ce prix, ça en fait des assemblées générales, des mariages, des noces d’or, des remises de médailles, des concerts d’harmonie, des fêtes à la maison de retraite, des kermesses des écoles et des vernissages d’expositions à couvrir pour se payer le pull col V Benetton aperçu en vitrine ou le polo Lacoste qui me fait de l’œil depuis des mois. Mais je m’en fiche. Je suis amoureuse. Un jour, j’en suis sûre, j’épouserai un journaliste. Je me souviens du moment où j’ai enfin osé frapper à la porte de La Voix du Nord, agence de D. pour proposer mes services. J’ai 20 ans, l’air d’en avoir 16 avec ma petite jupe noire courte plissée, mes sandalettes à semelle plate et mon T. shirt jaune clair de chez Pimkie. C’est l’été. Il fait chaud. Papa bat du blé dans un champ à côté de la ferme. Je me rappelle avoir couru, couru, couru dans le champ, griffé au sang mes jambes nues en passant dans les éteules, être montée à l’échelle de la moissonneuse-batteuse sans attendre que mon père ne s’arrête, avoir ouvert la porte de la cabine et crié : « Papa, papa ! Je suis acceptée, ils me prennent comme correspondante locale à La Voix, tu te rends compte ? » Assourdi par le bruit de l’énorme machine, le visage couvert de poussière, sa grosse chemise à carreaux trempée, papa a juste répondu : « Quoi ? Tu dis quoi ? Comprends rien avec le bruit ! ».

Assise derrière une table de la bibliothèque municipale de B. je lis Le Monde tout en prenant consciencieusement des notes sur de petites fiches bristol. J’y viens tous les jours. Dès qu’il y a un peu trop de bruit dans la salle, la directrice fronce les sourcils. Il ne faut surtout pas me déranger : Je suis l’étudiante qui passe le concours d’entrée de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, section « Presse hebdomadaire régionale » fin septembre. Ce concours me semble plus accessible que le « général », celui qui prépare aussi à la radio et à la télé. De toute façon, mes trois années à La Voix du Nord et mes quelques mois à La Croix du Nord n’ont fait que confirmer mon envie de devenir journaliste en presse locale. Tant pis pour la télé et la radio. Nous serons plus d’une centaine au concours pour seulement 15 petites places. Alors, je bosse, je bosse comme sans doute je ne l’ai jamais fait. Je sais, de réputation, que l’épreuve du questionnaire d’actualité est redoutable. Le nez plongé dans les archives du Monde, je révise les moindres petits faits qui se sont déroulés sur terre depuis un an. Je connais le nom de dirigeants dont je ne soupçonnais même pas l’existence du pays quelques jours auparavant, je peux réciter de mémoire tous les ministres et sous-ministres du gouvernement Juppé, je connais la biographie de Chirac par cœur, aucun fait divers qui ne se soit passé en France depuis un an ne m’est étranger, j’engrange toutes les catastrophes naturelles qui ont endeuillé le monde, aucune rivalité ethnique, aucun conflit sur cette terre ne m’est étrangers… Bref, je sais tout, absolument tout de l’année 1995. Du moins, je l’espère.

Avec maman, nous avons fait la route depuis B. jusqu’à Lille en voiture. Aujourd’hui, c’est le résultat du concours d’entrée et je n’en mène pas large. J’ai largué mes études de lettres sans avoir terminé ma maîtrise, je ne veux définitivement pas être prof. Si je rate le concours, je suis devant le néant, professionnellement parlant. Le hall de l’Ecole de journalisme ne m’a jamais paru si impressionnant. Tout au bout, sur de grands panneaux blancs, des listes de noms : Les admis aux différents concours. Avec ses 15 noms, la mienne est la plus courte. C’est aussi sur elle que je me précipite, avec un cœur qui n’a peut-être jamais battu aussi vite.

Maman a fait le chèque l’après-midi même : 10 000 francs de frais de scolarité pour une année d’étude à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Je pense n’avoir jamais vu une somme aussi importante sur un chèque. Je sais qu’elle représente un sacrifice pour mes parents. Je regarderai ce chèque longtemps avant de le mettre sous enveloppe. J’ai de la chance d’avoir des parents tels que les miens, déstabilisés, inquiets même, par le métier que j’ai choisi. Mais fiers aussi et surtout heureux de pouvoir m’accompagner vers mon rêve. Je ne sais même pas si je leur ai dit merci.

Vous trouverez les autres participations à #10dumois en cliquant ici

Les petits poissons #10dumois

entre 10 blogs

3ème rendez-vous  #10dumois initié par mon amie blogueuse Egalimère ! Je vous en rappelle le principe : Qui le veut publie chaque 10 du mois un texte ou une photo sur un thème commun. Aujourd’hui : « Les petits poissons ». J’avoue, sur le coup, ce thème m’a paru bien nébuleux et puis, un souvenir d’enfance m’est revenu. Je me suis installée devant mon clavier et les mots se sont enchaînés pour donner ce texte dont je vous propose la lecture aujourd’hui.

–         «Maman, on peut s’habiller en sale ? »

J’ai dix ans. Je suis assise sur le canapé rouge en skaï déplié qui me sert de lit, dans cette grande pièce que mes parents ont converti en chambre pour mes frères et moi. C’est un endroit, à la tapisserie défraîchie avec, au bout, une cheminée qui n’a pas servi depuis longtemps et que deux armoires murales en chêne encadrent. On imagine que cette pièce a dû être une salle-à-manger, ou du moins, un lieu où l’on recevait de grandes tablées. C’est une pièce qui n’est pas vraiment adaptée à sa nouvelle fonction. Mais, mes frères et moi, on s’en fiche. On sait que nos copains d’école ont sans doute des chambres bien plus belles, avec un joli papier-peint, remplie de jeux et jouets, avec des posters collés aux murs. Mais ont-ils un terrain de jeu aussi génial que le nôtre ? Une grande ferme avec plein de cachettes ? Des étables avec des toits où grimper ? Un hangar avec des ballots de paille où construire des souterrains ? Un pré pour courir à perdre haleine ? Un grand jardin avec des arbres où monter ? Des cabanes faites de bric et de broc où jouer à se faire peur ?

–         « Maman, on peut s’habiller en sale ? »

Assise sur mon lit défait, je répète ma question, les yeux pleins d’espoir. S’habiller en sale, c’est, pour mes frères et moi, le début du paradis le mercredi et pendant les vacances. S’habiller en sale, dans mon vocabulaire de petite fille, c’est mettre des vêtements que maman a récupéré auprès d’amis ou de sœurs et belles-soeurs mais qu’elle juge trop abîmés ou pas à son goût pour l’école et le dimanche. Des vêtements de rêve qu’on peut salir, trouer, arracher à volonté sans risquer la moindre remontrance. S’habiller en sale, c’est juste le passeport pour le bonheur !

–         « oui » a répondu maman.

Sans plus attendre, j’enfile une salopette en tergal rayée bleu et blanc dans le sens de la longueur sur un sous-pull vert. Un truc hideux avec des panneaux de signalisation en décor. « Au moins, tu auras bien chaud » a dit maman. Qu’on puisse attraper froid est sa hantise. Je ne sais pas pourquoi. Cette peur la conduit souvent à nous mettre des collants en laine sous les pantalons l’hiver. Tant pis si ça gratte et si ce n’est pas confortable. Tant pis si les copains se moquent quand on se déshabille dans le vestiaire les jours de piscine. Mes cheveux mi longs marron bouclés tombent en cascade sur mes épaules. Ils sont le désespoir de maman qui ne sait pas quoi en faire pour que j’aie l’air à peu près coiffée. Bien souvent, ils terminent en deux nattes d’où d’indomptables boucles s’échappent. Je ne suis pas une petite fille jolie et proprette. Avec mes vieilles nippes et ma coiffure de sauvageonne, j’ai plus l’allure de Fifi Brindacier que des héroïnes de la Comtesse de Ségur dont je dévore les aventures.

Avec mes frères, nous prenons la direction de la mare. C’est notre endroit à nous, à une centaine de mètres de la ferme, dans un pré plein de chardons où des forains mettent leurs poneys en pension. C’est un endroit isolé de tout, qui donne sur la dune, juste avant la mer du Nord. La mare est peu profonde, à peine un mètre en son centre. J’imagine que c’est pour cette raison que mes parents ne nous ont jamais interdit d’y aller. Se faisant, se doutaient-ils qu’ils m’offraient parmi mes meilleurs souvenirs d’enfance ? Nous avons tout inventé près de cette mare. Un radeau en palettes, ficelles et polystyrène qui n’a flotté que le temps de pouvoir crier « Ouéééééé ! On a réussi ! » avant de se disloquer et de nous entraîner tous les trois vers le fond, dans la vase… Un port construit avec de la boue, des briques et des cailloux où étaient amarrés de frêles embarcations à la coque en bois de caissette et à la voile de papier sulfurisé… Le premier coup de vent leur sera, hélas, fatal. Et des parties de pêche ! Qu’elles furent nombreuses ces parties de pêche où il n’était pas question de prendre des petits poissons. Non. Notre proie à nous, c’était l’anguille ! Elles pullulaient dans la région à l’époque. C’est notre vieux voisin, Emile, qui ne sortait plus guère de chez lui et dont nous avions un peu peur à cause de la canne qui ne le quittait jamais qui nous avait légué sa technique de pêche. A grand renfort d’anecdotes, du temps où il pêchait des anguilles grosses comme le bras, nous disait-il, gestes à l’appui. Des vicieuses qu’il fallait surveiller une fois pêchées pour ne pas risquer de les voir sortir du seau et repartir à l’eau en glissant sur l’herbe, nous mettait-il en garde. Démonstration faite, Emile raclait sa gorge et lançait un long jet maronnasse à nos pieds, avant de s’essuyer la bouche avec la manche de son pull, un vieux machin distendu à col en V qu’il portait toujours sur une chemise à grands carreaux molletonnée. Emile chiquait et ce n’est ni sa femme ni son médecin qui l’aurait empêché de s’adonner à ce plaisir solitaire. Peut-être le dernier qu’il lui restait.

Je me souviens d’après-midi entiers à préparer nos cannes, que nous fabriquions à partir de tiges de bambou, de fil de nylon et de bouchons en liège récupérés sur des bouteilles de vin. Pour les hameçons, nous avions eu la permission d’aller en vélo jusque chez le marchand d’articles de pêche de la ville où nous habitions. Quant aux appâts, un petit tour dans le potager de maman, armés d’une lourde bêche, nous avait fourni en gros et gras vers de terre que nous prenions à pleines mains avant de les empaler, sans pitié, au bout de l’hameçon… Cruelle jeunesse… Assis dans l’herbe autour de la mare, nous scrutions le bouchon de liège, prêts à sauter sur la canne s’il se mettait à se dandiner sur l’eau. A ce petit jeu, mes frères étaient les plus patients. Quant à moi, l’observation de ce bouchon m’ennuyait assez vite, je l’avoue. Souvent, je laissais passer mon tour de garde, trop occupée à me plonger dans le bouquin que je ne manquais jamais d’emporter avec moi…

De l’anguille, nous ne goutâmes que trop peu souvent la chair, réputée fine, pourtant. Maman, qui n’en pouvait déjà plus des dizaines de poulets qu’elle devait tuer et vider chaque samedi matin pour alimenter sa clientèle en « volailles fermières nourries aux grains », n’avait pas vraiment envie d’enchaîner sur le dépiautage du poisson. Une fois le fruit de notre pêche admiré comme il se doit, elle se dépêchait, bien souvent, de remettre le tout à l’eau.

Qu’elles furent nombreuses ces parties de pêche où il n’était pas question de prendre des petits poissons. Je m’en souviens toujours avec un brin de nostalgie.