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Le beau mystère

Le beau mystère est un polar écrit par la Canadienne anglophone Louise Penny, et traduit en français (québécois) par Claire et Louise Chabalier. Il est paru en France dans la collection actes noirs chez l’éditeur Actes Sud. C’est un livre qui a fait partie de mes cadeaux à Noël dernier et qui n’était pas dans mes priorités de lecture. A tort car j’ai vraiment passé un bon moment en le lisant.

Je ne connaissais pas du tout Louise Penny. Je ne savais donc pas qu’elle était l’auteure d’une série de polars, qui se passent tous au Québec et qui sont emmenés par l’inspecteur-chef Armand Gamache. Le beau mystère fait partie de cette série. Et même si le roman fait allusion à des événements passés au sein d’énigmes précédentes, on peut parfaitement le lire et le comprendre. Ces allusions donnent juste envie de nous plonger dans la série, ce qui est plutôt de bon augure.

Quid de ce beau mystère donc ? Au plein coeur d’une forêt sauvage au Québec vit, quasi recluse, une communauté religieuse que tout le monde croyait éteinte depuis longtemps, Les Gilbertins. Contre toute attente, ces spécialistes du chant grégorien, qui ont fait voeu de silence, ont connu quelques mois plus tôt, un succès planétaire avec l’un de leurs enregistrements. Un événement aussi inattendu que bouleversant pour les 24 moines du monastère, peu préparés à vivre une telle tornade médiatique et à se trouver à la tête d’une manne financière aussi importante que bienvenue. Or, un matin, le frère Mathieu, prieur et chef de choeur du monastère à l’origine de l’enregistrement, est retrouvé mort assassiné dans le jardin privé du père-abbé, le crâne fracassé. L’inspecteur-chef Armand Gamache et son adjoint, Jean-Guy Beauvoir, sont dépêchés sur place pour faire toute la lumière sur cette histoire. Avec une certitude : L’auteur des faits ne peut-être que l’un des moines de l’Abbaye. Oui, mais lequel ?

J’ai beaucoup aimé ce polar, exact contraire de ce que l’on appelle un « page-turner ». (Même si je n’ai rien contre les « pages turner » et que j’en lis même assez régulièrement). Car, tout est lent dans ce polar. Et pourtant, paradoxalement, on ne s’ennuie pas une minute. Sans doute parce que cette lenteur s’accorde parfaitement avec l’ambiance si particulière du monastère dans lequel se déroule l’histoire, ambiance parfaitement rendue, par ailleurs. Installés dans une « cellule » parmi les moines, Armand Gamache et son adjoint vivent au rythme des prières, messes, travaux, chants grégoriens et repas pris par les moines. Tout en essayant de percer le mystère de ces hommes emmurés dans le silence, dont la mise en lumière soudaine n’a pas été sans quelques tensions, au point de créer deux clans prêts à l’affrontement. L’approche n’est pas simple. Et il faudra toute la subtilité de nos deux fins limiers pour faire tomber les barrières… et les masques. Car on peut être moine et n’en rester pas moins homme.

Parallèlement à l’enquête, une autre histoire se joue. Celle de l’adjoint, Jean-Guy Beauvoir, fragilisé psychologiquement par une prise d’otages pendant laquelle il a été grièvement blessé et plusieurs de ses camarades policiers tués. Alors qu’il remonte doucement la pente en prenant une part très active à l’enquête, il est rattrapé par ses anciens démons et par la culpabilité, influencé en cela par un directeur de police qui ne semble pas avoir envie que tous les tenants et les aboutissants de cette affaire soient révélés au grand jour. Une histoire dans l’histoire qui apporte un intérêt supplémentaire à cette enquête prenante, qui ménage le suspens jusqu’au bout pour nous sortir finalement un coupable insoupçonnable…

 

 

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Le mystère Henri Pick

Je n’en ferai pas mystère plus longtemps : J’ai dévoré Le mystère Henri Pick en quelques jours. Ce roman de David Foenkinos (édition Gallimard) fait d’ores et déjà partie de mes coups de coeur 2018. Il s’en est fallu de peu, pourtant, que je passe à côté de ce livre. A sa sortie, j’avais eu très envie de le lire avant que certaines critiques négatives m’en dissuadent. Fort heureusement, je suis tombée sur ce titre lors de mes déambulations à la médiathèque de ma ville. Et revenant à ma première idée, je l’ai emprunté.

Que nous raconte ce livre ? Jean-Pierre Gourvec, célibataire, amoureux des livres, décide de recueillir dans la bibliothèque qui l’emploie dans une petite bourgade au fin fond du Finistère, les manuscrits refusés par les éditeurs, reprenant là une idée expérimentée aux Etat-Unis. Vingt ans après, Jean-Pierre Gourvec est mort et celle qui lui a succédé a pratiquement oublié cette section particulière où quelques dizaines de manuscrits jamais lus prennent la poussière. Jusqu’au jour où Delphine, éditrice chez Grasset, tombe sur ces fameux manuscrits, au hasard de vacances chez ses parents. Et plus extraordinaire encore, elle y découvre une pépite, écrite par un certain Henri Pick, qui tenait avec son épouse la pizzeria du village et mort depuis deux ans. Le problème, c’est que, de l’aveu même de sa femme et de sa fille, ce monsieur ne lisait même pas le quotidien local et n’a jamais écrit rien d’autre que la liste des courses. Alors, que cachait cet Henri Pick, dont le roman bientôt publié chez Grasset, s’arrache au point de devenir le best-seller de l’année ? Jean-Michel Rouche, ancien critique littéraire au Figaro littéraire, tombé dans l’oubli en même temps que dans la précarité, décide d’enquêter sur cette histoire surréaliste.

Au delà-même du « mystère Henri Pick » dont les tenants et aboutissants nous tiennent en haleine jusque dans les toutes dernières pages du roman (et avec quel rebondissement !), ce livre nous emmène, avec jubilation, dans les coulisses du monde -merveilleux- de l’édition. On y croise Olivier Nora (le véritable patron des éditions Grasset), on y découvre un Laurent Busnel plus vrai que nature dans une interview de la veuve d’Henri Pick pour son émission « La Grande librairie », on y rencontre  Delphine, jeune éditrice très ambitieuse, prête à tout pour obtenir de la famille l’autorisation de publier le livre et faire « un coup » aussi littéraire que marketing, on se rend compte des limites de l’effet « buzz » si souvent recherché de nos jours, avec des critiques littéraires qui s’enflamment autour de cette histoire, sans se poser trop de questions sur l’improbabilité d’un tel scénario : Un pizzaïolo, notoirement inculte, qui livre un roman d’une telle qualité littéraire, incluant dans son récit l’agonie romancée de Pouchkine, poète russe assez peu lu en France. On devine enfin les souffrances et les désillusions que peut causer une surexposition médiatique aussi soudaine que non souhaitée.

Au delà encore de cette « étude de moeurs », ce livre vaut aussi pour toute la galerie de personnages qui le composent et dont l’auteur nous décrit les vies, souvent ternes et sans beaucoup d’espoir : La bibliothécaire, la femme et la fille d’Henri Pick, Jean-Michel Rouche… Avec en filigrane un point commun : La publication du roman d’Henri Pick va bouleverser la vie de tous ces gens et leur faire prendre des trajectoires auxquelles ils n’auraient sans doute jamais pensé.

Un formidable roman dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Toutes affaires cessantes.

 

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Celle qui fuit et celle qui reste (L’amie prodigieuse III)

celle qui fuitJe viens de terminer le 3ème tome de la saga romanesque de l’énigmatique Elena Ferrante, commencée avec l’amie prodigieuse et parue chez Gallimard. Dans celle qui fuit et celle qui reste, nous retrouvons bien-sûr les deux héroïnes napolitaines, Lila et Elena. Et c’est un vrai bonheur tant je me suis attachée (comme une très grande majorité de lecteurs à travers le monde) à ces deux personnages, à Naples et à toute l’Italie où se déroule cette histoire. Lila et Elena sont maintenant deux jeunes femmes qui approchent de la trentaine, dans les années 1970. « Celle qui reste », c’est Lila. Séparée de son mari, le riche commerçant Stefano, suite à sa liaison passionnée avec Nino, elle vivote désormais avec Enzo, un ami d’enfance, et son fils Gennaro, dans un quartier misérable de Naples. Employée comme ouvrière dans une usine de charcuterie, elle trime pour un salaire de misère tout en subissant les mains baladeuses de ses collègues et de son patron. Mais Lila reste fière, debout, et continue de faire l’admiration de la narratrice, Elena, « Celle qui fuit », avec laquelle l’écart social ne cesse de se creuser. Diplômée de l’université, écrivain qui a rencontré un certain succès dans toute l’Italie avec son premier roman, elle est désormais mariée à Pietro, fils d’intellectuels milanais et lui-même professeur d’université à Florence. Mère de deux petites filles, Elena s’ennuie intellectuellement dans sa vie de femme au foyer, sans trouver l’ambition d’écrire un nouveau roman et déçue par un mari dont elle ne supporte bientôt plus les angoisses existentielles.

Celle qui fuit et celle qui reste continue de disséquer le sentiment amical qui lie « à la vie, à la mort », Lila et Elena. Et pourtant, les deux amies, nées dans les années 40 dans le même quartier populaire de Naples, filles d’ouvriers bien plus à l’aise avec le patois napolitain qu’avec l’italien, ont désormais des vies diamétralement opposées, fruit de leur choix de vie, entre Lila qui a arrêté ses études au collège et s’est mariée à 15 ans et Elena qui a réussi à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études, et ainsi, échapper à son milieu. Tout n’est pas aussi simple pourtant : Elena envie la volonté farouche de Lila de s’en sortir et son engagement auprès des salariés exploités, elle qui peine à trouver sa place dans un milieu intellectuel qui reste condescendant vis-à-vis de ses origines sociales modestes. Quant à Lila, elle envie la réussite sociale et intellectuelle d’Elena et son beau mariage inespéré avec un professeur d’université, riche, cultivé et éduqué.

Lisant ce 3ème tome, je me suis souvent demandée comment cette amitié, faite aussi de trahisons, de compétition et de jalousie de part et d’autre, pouvait tenir. Comme si Elena et Lila, au delà de tout ce que les oppose, avaient besoin l’une de l’autre pour avancer. A la fin des deux premiers tomes, Lila donnait l’impression de gagner sur Elena. C’est l’inverse qui se produit ici avec une Elena qui parvient enfin à se libérer de l’emprise de Lila, afin de vivre sa vie comme elle l’entend, quitte à envoyer promener tous ses principes. Il me tarde vraiment de savoir comment ces deux-là vont évoluer. Je m’étais jurée d’attendre la sortie « en poche » du 4ème et dernier tome de la saga, L’enfant perdue, sorti il y a quelques semaines. Après avoir refermé mon livre hier soir, je ne suis plus sûre de pouvoir attendre…

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La Serpe

la serpeJe viens de terminer un énorme pavé : Les 650 pages de La Serpe de Philippe Jaenada. Il m’aura fallu pas loin d’un mois pour en venir à bout. Ce fut une lecture plaisante. Même si j’avoue avoir un peu décroché, un peu survolé certains passages dont le souci du détail et de la précision ont fini par me peser.

Je ne connaissais pas Philippe Jaenada. C’est une de mes cousines, séduite par son précédent ouvrage, La petite Femelle, qui me l’a conseillé. Tombant par hasard sur La Serpe (Prix Fémina 2017, paru aux éditions Julliard) dans une librairie, j’ai été convaincue par le résumé en 4ème de couverture. Car La Serpe n’est pas un roman comme un autre. Il raconte l’histoire d’un fait-divers atroce non élucidé, qui s’est passé dans le Périgord pendant la 2ème Guerre mondiale, et que Philippe Jaenada s’est promis de tirer au clair. Pour moi qui suis fan d’émissions telles que « Faites entrer l’accusé » ou bien « Chroniques criminelles », ce roman apparaissait comme une belle promesse.

Sur bien des points, cette promesse a été tenue. Revêtant les habits d’un Hercule Poirot ou d’un Sherlock Holmes, Philippe Jaenada se met en scène dans sa quête de la vérité. Et c’est plutôt réussi, tant ses multiples digressions, ses connivences avec le lecteur (qui m’ont valu sans doute l’un de mes plus gros fou-rires de lectrice) font mouche. Rien que pour cette écriture, cet humour, ce livre vaut le coup d’être lu. L’enquête mène Philippe Jaenada dans le Périgord, sur le lieu de la tragédie qui s’est passée quelques 70 ans plus tôt. Retour sur ce drame : Un soir d’octobre 1941, Georges Girard, sa soeur Amélie et leur domestique Louise sont sauvagement assassinés à coups de serpe dans le château familial. Le lendemain, le fils de Georges, Henri, 24 ans, qui dormait à l’étage dans une autre aile du château découvre le massacre. L’enquête, bâclée, démontrera que personne n’a pu entrer dans le château par l’extérieur. Henri Girard fait très vite figure de seul suspect, alors même qu’il clame haut et fort son innocence. Incarcéré pendant près de deux ans, condamné par l’opinion publique avant même son procès, il sauve sa tête grâce à la pugnacité de son avocat, le très réputé et parisien Maurice Garçon. L’annonce de son acquittement crée de vives tensions autour du tribunal de Périgueux. Pendant des années et des années, la population locale -paysanne et ouvrière- vivra avec le sentiment qu’on a acquitté un assassin, protégé par son statut de « notable ». Blanchi par la justice, Henri Girard hérite de la fortune de son père, la dilapide rapidement, et part se faire oublier en Amérique du Sud où il fera tous les métiers. C’est cette expérience qui servira de décor à l’un de ses plus célèbres romans Le salaire de la peur, publié sous le pseudonyme de Georges Arnaud. En l’adaptant au cinéma en 1952, Henri-Georges Clouzot lui apportera une certaine renommée et surtout la fortune. Journaliste, écrivain, agitateur, libertaire, cynique, Henri Girard mènera une vie de bohême, tour-à-tour riche ou pauvre, ne revenant sur le drame de sa jeunesse qu’à de rares exceptions et toujours pour réaffirmer son innocence. Il est décédé en 1987.

Philippe Jaenada a choisi de bâtir son roman en trois parties : Il commence par raconter la vie d’Henri Girard, qui fut foisonnante et passionnante à bien des égards, sans rien cacher de ses défauts ou de ses manquements, tout en occultant complètement la période entre le drame et l’acquittement. Puis, il revient longuement sur les circonstances du crime et sur l’enquête qui a suivi qui conduisit à voir en Henri Girard le seul assassin possible. Ces deux parties sont pour moi les plus intéressantes du roman. Bien documentées, elles sont aussi très bien racontées. Et puis, dans un dernier acte, « l’inspecteur » Jaenada commence le démontage point par point de l’instruction et tend à prouver que l’assassin n’était pas celui que l’on croit. Evidemment, c’est à un travail faramineux que s’est attaqué l’auteur qui a lu et relu l’ensemble des archives et PV d’audition qui ont été consignés à l’époque et rencontré des descendants des témoins du drame. Il s’est astreint aussi à une étude minutieuse de la vie d’Henri Girard et de ses écrits, notamment ses romans et interviews. Et il faut vraiment saluer ce travail remarquable.

Toutefois, même si cette quête de la vérité est très intéressante, même si on la suit avec un certain bonheur, même si on finit par se dire que les déductions de Philippe Jaenada ne doivent pas être loin de la vérité, même si l’écriture de ce roman -qui se lit comme un polar- est assez jubilatoire, j’avoue, comme indiqué au début de cette chronique, que je me suis parfois perdue entre les témoignages des uns et des autres, les précisions apportées, les expériences menées par l’auteur pour prouver ses dires. (Ces vécés désaffectés, finalement, pouvait-on oui ou non en ouvrir la petite fenêtre pour pénétrer dans le château ? Philippe Jaenada explique, démontre, fait des suppositions, redémontre, contrecarre l’instruction… Bref, au bout d’une quinzaine de pages, cela finit par lasser. Surtout quand il y revient encore quelques pages plus loin). Malgré tout, et ce sera ma conclusion, La Serpe reste un très bon roman, qui se lit sans déplaisir, surtout si on est amateur de polars ou d’énigmes à la Roulatabille.

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Celui qui va vers elle ne revient pas

shulem deen« Celui qui va vers elle ne revient pas » sont les mots employés dans la Bible pour qualifier celui qui a une relation avec une femme adultère. Ce sont les mêmes mots qui sont employés dans le Talmud pour qualifier le juif hérétique, c’est-à-dire celui qui ne croit plus. « Celui qui va vers elle ne revient pas » est aussi le titre du roman très largement autobiographique de l’Américain Shulem Deen paru aux éditions Globe, pour lequel il a reçu le « Prix Médicis essai » et que je viens de terminer. C’est un roman édifiant, un témoignage brut qui nous fait entrer dans une communauté dont je ne soupçonnais même pas l’existence : celle des « Skver », l’une des communautés juives hassidiques ultra-orthodoxes (originaire d’Europe centrale) les plus extrêmes.

Shulem Deen, âgé aujourd’hui d’une quarantaine d’années, a été élevé dans la communauté Skver de New-York, à « New Square », un quartier où ne vivent que des Juifs ultra-orthodoxes, en tenue traditionnelle : kippa ou schtreimel (chapeau de fourrure) sur la tête, longue barbe et papillotes qui encadrent le visage, chemise blanche et long manteau noir sur pantalon noir pour les hommes, en gros,  Louis de Funès dans « Rabbi Jacob » ; Foulard et jupe longue pour les femmes. Dans cette communauté, toute la vie quotidienne est axée sur la Thora et le Talmud. Tout est validé par la parole de Rabbins (appelés ici Rebbe) tout puissants. Pas de télévision, pas de radio, pas d’internet, pas de journaux dans les maisons. Il ne faudrait pas que les fidèles soient contaminés par les moeurs des « Goyim » (les non-juifs) forcément dépravées. Pas de loisirs, non plus : tout  est rythmé par une interprétation rigoureuse de la Thora et du Talmud et par les prières à la synagogue. L’enseignement que reçoivent les enfants à la « Yeshiva » est à l’avenant : Pas de maths, pas d’anglais, pas de géographie mais l’étude quotidienne des textes de la Torah et des règles du Talmud en yiddish. Complètement coupés du monde, les jeunes garçons et jeunes filles n’ont pas le choix non plus quand il s’agit de choisir celui qui partagera leur vie : Tout est décidé par la Communauté, avec l’assentiment du Rabbin alors qu’ils atteignent l’âge de 18 ans. Innocents comme l’oiseau qui vient de naître en terme d’éducation sexuelle, ils se débrouillent pour apprendre à faire ce à quoi ils sont destinés : Faire des enfants, tous appelés à être « une bénédiction de Dieu ». Le tout en vivant très chichement puisque sans métier, avec pour seules perspectives professionnelles l’enseignement de la Torah et du Talmud dans les « Yeshivas » pour les hommes et la tenue de la maison pour les femmes.

Un jour d’oisiveté, Shulem Deen tombe par hasard sur un poste radio. Bravant l’interdit, poussé par une curiosité trop forte, il l’allume. Et découvre un monde inconnu. Un monde qui n’a d’ailleurs pas l’air d’être aussi dépravé que les rabbins l’affirment. Et c’est alors l’engrenage. Le jeune homme de 25 ans, déjà père de cinq enfants, se lance dans une quête éperdue de savoirs : fréquentation des médiathèques, découverte d’internet, des journaux, de la télévision, découverte de l’informatique qui lui donne envie de trouver un véritable emploi hors de la communauté… Des savoirs qui le mènent aussi à douter de plus en plus de sa foi et à avoir envie d’épouser la façon de vivre des goyims. Jusqu’à la rupture avec la communauté, que lui impose le Rabbin pour cause « d’hérésie ».

Le roman de Shulem Deen s’ouvre sur cette rupture. Il s’emploie ensuite à décrire sa vie dans la communauté depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte et toutes les étapes qui l’ont conduit à son émancipation. Et c’est édifiant ! Avançant dans ma lecture, je pensais à chaque page : « Mais comment peut-on imposer à des gens, sous prétexte de religion, de vivre de manière aussi arriérée et étriquée ? Comment peut-on nier à ce point leur doit à la liberté, leur droit à penser d’eux mêmes? » Se faisant, on suit avec passion les étapes qui conduisent Shulem Deen à renier ce qu’il a vécu jusqu’à présent et l’on a envie d’applaudir à chacun de ses pas victorieux contre l’obscurantisme.

C’est un très beau et courageux témoignage que nous livre Shulem Deen, désormais divorcé de son épouse (qui ne l’a pas suivi sur le chemin de la connaissance et des savoirs) et sans beaucoup de nouvelles de ses enfants qui vivent toujours dans la communauté Skver. Ne vous laissez pas rebuter par les cinquante premières pages du roman, un peu fastidieuses il faut l’avouer, tant elles regorgent de termes yiddish non traduits et de fêtes et rituels juifs un peu obscurs, pour qui ne connaît pas bien -comme c’est mon cas- la religion juive. Cela vaut le coup de s’accrocher !

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La maison à droite de celle de ma grand-mère

la maisonJ’ai eu la chance, en 2017, de pouvoir lire 41 livres. La plupart ont été de belles découvertes ou redécouvertes, certains aussi de belles déceptions… En 2017, pourtant, je n’avais pas encore eu LE coup de coeur, le genre de coup de coeur qui fait qu’une lecture vous emporte loin, très loin et que l’idée même de la reprendre là où le sommeil vous avez arrêté vous met en joie. Plus encore, vous donne du bonheur.

C’est exactement ce que j’ai ressenti, à quelques jours de 2018, en lisant La maison à droite de celle de ma grand-mère, un roman écrit par Michaël Uras et que les éditions Préludes m’ont permis de découvrir en avant-première grâce à la plateforme Netgalley.

Ce roman nous entraîne en Sardaigne, île italienne d’où est originaire Giacomo, traducteur d’une trentaine d’années qui vit désormais seul à Marseille. Appelé en urgence par son oncle Gavino au chevet de sa grand-mère mourante, Giacomo saute dans le premier bateau en partance pour la Sardaigne. A peine débarqué, il est happé par cette île qu’il a quittée avec l’impression d’y étouffer il y a de nombreuses années et sur laquelle il remet désormais rarement le pied. Au contact de ses anciens amis et de sa famille, il se sent plus Sarde qu’il ne l’a sans doute jamais été. Et le voyage qui ne devait durer que quelques jours s’éternise, d’autant que la grand-mère n’est, finalement, plus si pressée de quitter notre monde. Vient alors le temps pour Giacomo d’oser affronter ses blessures, sa blessure, que Michaël Uras évoque par petites touches, un peu comme un auteur de romans policiers qui ferait doucement monter le suspens.

Mon enthousiasme pour ce roman vient sans conteste d’abord de ses personnages, des principaux aux plus secondaires d’entre eux, que l’auteur sait rendre tellement vivants qu’on a presque l’impression de les avoir déjà rencontrés. Et puis, il vient sans doute aussi de l’histoire et des scènes décrites, elles aussi tellement criantes de vérité. Je me permets ici une petite comparaison : L’écriture de Michaël Uras est le contraire même de celle d’Agnès Martin-Lugand ou d’Agnès Ledig, deux auteures dont je n’arrive toujours pas à comprendre le succès phénoménal qu’elles rencontrent. Là où ces deux femmes mettent du cliché, de la guimauve, de l’invraisemblance, du factice et du trop beau pour être vrai à toutes les pages, Michaël Uras met de l’émotion, de la tendresse, du vécu, de la beauté et de l’humour aussi. Il en ressort un roman frais comme une petite brise de printemps et bon comme un bonbon qui fond dans la bouche, un peu comme le sont les romans de Jean-Claude Mourlevat, auteur hélas trop peu connu, que je vous recommande chaudement.

La maison à droite de celle de ma grand-mère sortira en février 2018. Lisez-le ! Pour la beauté de la plume, de l’histoire, de la Sardaigne et…. de Moby Dick. Lisez-le aussi pour sa fin, inattendue, déroutante et pleine d’espoir.

 

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Il est toujours minuit quelque part

C’est le titre qui m’a d’abord intriguée. Le résumé de l’histoire était, lui aussi, bien alléchant. Quant à l’auteur, Cédric Lalaury, je ne le connaissais pas du tout. Normal, me direz-vous, Il est toujours minuit quelque part est son premier roman édité, suite à un concours littéraire organisé par les éditions Préludes qu’il a gagné. Il n’en fallait pas plus pour que je fasse une demande de lecture à cette maison d’édition via le site Netgalley. Demande qui m’a été accordé.

Commençons par l’histoire de ce roman qui se présente « comme un thriller que le lecteur aura du mal à lâcher ». William -Bill- Herrington est un éminent professeur de littérature anglosaxone, passionné par Henry James, qui enseigne dans une brillante université américaine. La cinquantaine approchant, marié, père de deux adolescentes, il mène une vie bourgeoise et sans histoire. Jusqu’au jour où Bill Herrington trouve dans son casier à l’université un roman écrit par un jeune auteur inconnu qui raconte mot pour mot une histoire qu’il a vécue il y a plus de vingt ans lorsqu’il était étudiant. Une histoire qui s’était terminée par un meurtre et qu’il avait soigneusement décidée d’oublier. Le professeur Herrington, déjà bouleversé par la lecture de ce livre, l’est encore plus quand il comprend que des proches -qui ignorent évidemment tout de cette histoire- ont également reçu le roman et que lui-même reçoit des textos menaçants et anonymes émanant d’un numéro inconnu dont il pense qu’il appartient à l’auteur du livre, un certain Richard -Dick- Kirkpatrick. La machine est lancée…

Soyons francs, la publicité n’est pas mensongère quand l’éditeur annonce que le lecteur aura du mal à lâcher ce thriller. En tous cas, j’ai eu, moi, bien du mal à le lâcher, et cela, dès les premières pages. Il n’y a aucune longueur, l’écriture est efficace et elle se lit très facilement. On est tout de suite emporté par l’histoire et on se laisse surprendre, autant que le malheureux héros, par les rebondissements qui parsèment le récit. On assiste aussi, impuissants, à une espèces de descente en enfer du pauvre Bill Herrington dont on se demande, haletants, jusqu’où elle va aller et surtout, quand et comment elle va s’arrêter.

Au delà de l’histoire en elle-même, ce roman est aussi un habile questionnement sur la culpabilité et sur les ravages qu’elle peut provoquer. C’est aussi un livre sur la douleur et sur le besoin de vengeance qui en découle parfois.

J’ai lu ici ou là que le rebondissement final n’était pas à la hauteur du suspens qui monte au fil des pages. Je n’ai, personnellement, pas été déçue. Je n’ai rien vu venir et cette lecture a constitué une excellente distraction pendant quelques jours trop courts.