Catégorie : Une femme et des livre participe à #10dumois

Un brin de bonheur #10dumois

En ce 10 mai, me revoici fidèle au rendez-vous #10du mois initié par mon amie Egalimère. Sur le thème imposé « un brin de bonheur », je vous propose, comme souvent, de faire marcher la boîte aux souvenirs, même si ces souvenirs là sont très récents. Bonne lecture à vous ! Comme à l’habitude, un lien à la fin du texte vous permettra de retrouver les textes qui ont inspiré les autres blogueurs participants. 

C’était  une journée attendue depuis longtemps. Tout avait été minutieusement préparé. Les invitations. Le menu. Les fleurs. La sono. Le plan de table. Les photos d’avant. Mon père n’avait eu à s’occuper de rien. Ou presque. Alors, on avait bien ri avec mon frère quand il nous avait dit qu’il n’imaginait pas que la préparation de son anniversaire lui donnerait autant de travail, alors qu’il était occupé à trier de vieilles photos en noir et blanc à bord dentelé. Les photos. C’est la seule chose qu’il avait voulu gérer, avec un avis très tranché : il voulait des photos de lui avec ses frères et sœurs, en soldat pendant la guerre d’Algerie, fiancé avec ma mère, jeune marié, jeune papa heureux… Il voulait des photos qui rappelleraient des souvenirs aux invités. Pour le reste, tout était bien : le poisson en entrée, la volaille en plat de résistance, la déco taupe et turquoise, les centres de tables en fleurs blanches avec une touche orange.

C’était le 30 avril dernier. Mon père fêtait ses 80 ans. Bien-sûr, il avait fallu le pousser un peu pour qu’il accepte le principe de cette grande fête rien que pour lui, l’homme si discret, détestant plus que tout être mis en avant. Mais ses amis plus âgés, qui tous avaient organisé un moment convivial pour célébrer leur quatre fois vingt ans, avaient fini par le convaincre.
Il avait dit qu’il ne voulait, en aucun cas, faire de discours. Il avait dit aussi qu’il ne voulait pas qu’on lui fasse de discours. Pas question ! Il ne voulait pas être au centre des attentions.
Il n’a jamais deviné que je lui préparais un texte qui retraçait les 80 premières années de sa vie. Pour l’écrire, j’avais fouillé dans les souvenirs qu’il nous avait tant de fois racontés, j’avais fouillé dans mes propres souvenirs et j’avais demandé à deux de mes tantes de vérifier ce que j’avais écris. Ce n’était pas facile de l’écrire ce texte parce que des drames avaient jalonné la vie de mon père et qu’il n’est jamais aisé de se souvenirs des drames quand on est là pour faire la fête. Avec mon frère, nous avons parlé pendant 45 minutes. Ces 45 minutes ne tendaient que vers un but : Remercier. Remercier mon père pour ce qu’il était, pour le père qu’il avait été, qu’il était toujours et qu’il serait encore longtemps pour mon frère et moi.
C’était le 30 avril dernier, veille de la fête du muguet. Il y eut quelques larmes sur les visages. Mais ce fut un bien joli brin de bonheur.

Envie de jeter un œil aux textes des blogueurs  participants à ce rendez-vous ? C’est par ici !

 

Le 8 mars, c’est toute l’année #10dumois

Nouveau rendez-vous #10dumois, initié par mon amie Egalimère, avec pour thème « Le 8 mars, c’est toute l’année ». Derrière cette phrase, je retrouve bien Egalimère et son combat pour l’égalité des sexes. Le 8 mars, « journée internationale pour les droits des femmes », et non pas « la fête des femmes » comme on l’entend un peu trop souvent à son goût et au mien. Mais comment traiter un sujet aussi sensible et revendicatif sur un blog littéraire ? En toute franchise, je ne me voyais pas sortir mon drapeau et mes banderoles et prendre la plume sur ce thème. J’ai donc préféré laisser parler des féministes, des vraies. Ecrivaines, journalistes, philosophes… Elles expriment leur féminisme bien mieux que je n’aurais pu le faire et, par là, prouvent que « le 8mars, c’est réellement toute l’année ».

entre 10 blogs

Benoite Groult :

« A toute celles qui vivent dans l’illusion que l’égalité est acquise et que l’histoire ne revient pas en arrière, je voudrais dire que rien n’est plus précaire que les droits des femmes« , in Ainsi soit-elle (1975).

« Le racisme scandalise, le sexisme est considéré comme naturel, incurable et inévitable« , in Mon évasion (autobiographie parue en 2008).

Elisabeth Badinter :

« Nous prenons acte de la naissance d’une irréductible volonté féminine de partager l’univers et les enfants avec les hommes » in L’amour en plus (1981)

« Le bébé est le meilleur allié de la domination masculine« , in Le conflit, la Femme et la mère (2010).

« Quand une femme a des ambitions (mondaines, intellectuelles ou professionnelles comme aujourd’hui) et les moyens de les satisfaire, elle est infiniment moins tentée que d’autres d’investir son temps et son énergie dans l’élevage de ses enfants« , in L’amour en plus (1981).

Simone de Beauvoir :

« Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité« , in Le deuxième sexe, tome 1, Les faits et les mythes.

« Il est très difficile à une femme d’agir en égale de l’homme tant que cette égalité n’est pas universellement reconnue et concrètement réalisée« , in Le deuxième sexe, tome 1, Les faits et les mythes.

« Le drame du mariage, ce n’est pas qu’il n’assure pas à la femme le bonheur qu’il lui promet -il n’y as pas d’assurance sur le bonheur- c’est qu’il la mutile, il la voue à la répétition et à la routine. Les vingt premières années de la vie féminine sont d’un extraordinaire richesse ; La femme traverse les expériences de la menstruation, de la sexualité, du mariage, de la maternité ; Elle découvre le monde et son destin. A vingt ans, maîtresse d’un foyer, liée à jamais à un homme, un enfant dans les bras, voilà sa vie finie pour toujours« , in Le deuxième sexe, tome 1, Les faits et les mythes.

Françoise Giroud :

« La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente« , in Le monde, 11 mars 1983

« Les hommes ont toujours eu beaucoup de courage pour supporter les malheurs des femmes »

Si vous souhaitez lire ce que ce thème a inspiré aux autres blogueurs participants, c’est par : ici

Parlez-moi d’amour #10dumois

entre 10 blogsParlez-moi d’amour. Tel est le thème de ce nouveau rendez-vous #10dumois, sorte de défi entre blogueurs initié par mon amie Egalimère, auquel j’essaie de participer le plus régulièrement possible. Sauf qu’il est très difficile pour moi de parler d’amour. Par pudeur, et aussi parce que je suis issue d’une famille où l’on est taiseux dès qu’il s’agit de sentiments. Question d’éducation… Parlez d’amour, ce serait trop me livrer. Alors, cette fois, je triche un peu. J’ai ressorti un texte, déjà publié sur le blog, qui parle de mes parents. De la jeunesse de ma mère et de sa rencontre avec mon père. Pourquoi ce choix ? Parce que mes parents représentent sans doute pour moi l’idéal du couple. Et que, pendant 30 ans -jusqu’au décès prématuré de ma mère- ils ont parfaitement su se parler d’amour -sans avoir besoin de mots- et avancer, ensemble, d’un même pas parfaitement accordé.

Ca fait deux heures qu’elle attend mais elle s’en fiche. Elle pourrait même attendre deux heures de plus s’il le fallait. Elle est heureuse. Un peu inquiète aussi, un peu angoissée. Mais heureuse comme elle ne l’a sans doute jamais été. Elle est sûre d’un choix qui l’emmène vers l’inconnu. Elle sourit et son sourire est radieux. Aujourd’hui, le 24 février 1968, à 32 ans et demi, elle est libre pour la première fois.

Elle est née dans une famille agricole à quelques kilomètres de Lille. Une soixantaine d’hectares de polycultures, quelques cochons, quelques vaches, des poules, des lapins. Des chats aussi à qui on donne juste assez de lait et de restes pour qu’ils aient encore envie de chasser les souris. Et un chien. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours vu un chien sur la cour de cette ferme au carré en briques rouges, dominée par un grand porche, comme on en voit beaucoup dans la région, avec la Deûle qui coule tranquille en contrebas charriant ses péniches alanguies.

La maison est spacieuse. Elle s’ouvre directement sur une cuisine, une immense cheminée en faïence bleue et blanche, une horloge comtoise en bois blond dont le tic-tac régulier rythme la vie de la maisonnée et une grande table familiale entre deux bancs qui craquent quand on s’assoit dessus. Sur le poêle, une cafetière en émail et une casserole n’en peuvent plus de chauffer toute la journée. La pièce est chaleureuse. C’est là que des générations de femmes ont préparé le repas des hommes, que des familles entières se sont attablées sur le coup des 17 heures pour un goûter gargantuesque, fait de grosses tartines de pain beurré, de confiture, de cassonade, de café, de taquineries et de rires. Parfois aussi de disputes et de silences contrits. C’est là qu’on se débarbouille le matin, en maillot de corps, devant l’évier en pierre alimenté par une pompe en fonte qui crache son eau quand on arrive à actionner son levier réticent. La salle de bains est un mot qui n’a pas encore été inventée dans les fermes d’après-guerre. La grande toilette est hebdomadaire et c’est dans un immense baquet, sorti de l’armoire pour l’occasion, qu’on la fait à tour de rôle. Au fond, une grande pièce aux meubles massifs transmis de génération en génération et aux rideaux clos. Une pièce mystérieuse où les enfants entrent sur la pointe des pieds, le cœur battant, en prenant garde de ne pas se faire attraper et en pouffant derrière leurs mains. C’est la pièce des grandes occasions, des repas de Noël, des communions et des fiançailles. C’est la pièce où l’on reçoit peu mais bien : Avec argenterie et cristal de famille.

Elle est le numéro deux d’une fratrie de sept. Elle porte le prénom d’une sainte que sa mère a prié pendant toute sa grossesse. L’accouchement s’est bien passé. Elle a hérité du prénom, suivi de « Marie » et de « Joseph ». Elle n’en veut pas à ses parents. Elle est née dans une famille chrétienne, où les femmes vont à la messe de 6 heures pour pouvoir traire les vaches et préparer le repas dominical ensuite et les hommes à la grand’messe de 11 qui se termine invariablement par une belote dans le bistrot-dîneur qui fait face à l’église. Parfois, quand l’après-midi se traîne en longueur, qu’on s’est abîmé les yeux à force de guetter en vain l’arrivée d’une voiture sous le porche, qu’aucun oncle, qu’aucune tante, qu’aucun cousin n’est venu rompre la routine, on va même aux Vêpres à 16 heures, juste avant la traite. Ce n’est pas tant une foi profonde qui les pousse qu’un besoin de rencontrer du monde et de discuter sur le parvis de l’église. Comme une habitude dont on a du mal à se défaire.

Elle a eu une enfance insouciante, un peu brouillonne. Une enfance comme on en a, quand les frères et les sœurs se suivent au rythme d’un tous les 18 mois, avec des parents débordés, à une époque où l’enfant n’est pas encore roi. Une enfance à courir dans les champs, à s’amuser dans les étables, à se vautrer dans la paille, à inventer des jeux, à bricoler avec trois clous et deux ficelles, à se disputer, à rire beaucoup et à pleurer aussi sous les fessées et les coups de martinet d’un père, aimant certes, mais surtout intransigeant et autoritaire comme la 4ème République les aimait. Une enfance que la guerre n’a pas assombri, ou si peu, avec des parents à l’image de la France : Plus pétainistes que gaullistes, moins révoltés que fatalistes.

Elle est née dans une famille bourgeoise où l’on roule déjà en voiture quand la majorité circule en vélo, où l’on a une servante et des ouvriers de ferme. Elle est née dans une famille où la moralité est un dogme, le travail une valeur, les vacances une ineptie inventée par le Front populaire, la tradition un art de vivre et la probité, une religion. Elle est née dans une famille où le père est un patriarche que l’on ne vient pas contrarier sans conséquences. Elle est née dans une famille où les filles restent à la maison et attendent, sans regimber, ce à quoi on les a destinées : devenir, à l’image de leur mère, de bonnes épouses sachant tenir une maison, recevoir, et élever leurs enfants.

Elle n’a pas eu de chance. Elle se rêve pharmacienne. Elle dit « pharmacienne », parce que du haut de ses 14 ans, du fond de sa cour de ferme, elle ne sait pas que pharmacienne désigne seulement la femme du pharmacien. Elle comprend que son orientation scolaire a causé quelques remous dans la famille. Non pas qu’on l’ait consulté à ce sujet, quelle folie !, mais elle a bien vu que ses parents avaient été convoqués chez la mère supérieure du pensionnat catholique où elle est scolarisée depuis deux ans. Elle s’étonne, cette nonne, de voir une enfant aussi brillante, orientée en école ménagère, à l’issue de la classe de 5ème. Ses parents ont-ils bien réfléchi ? Ont-ils bien mûri leur choix ? « Oui », répond le père. « Oui », répond la mère en écho. Elle a compris qu’elle n’apprendra jamais à résoudre des équations à deux inconnues comme ses camarades de 4ème, qu’elle ne vendra jamais de médicaments derrière un comptoir. Elle est déçue. Elle se résigne. Après tout, les rêves ne sont pas faits pour durer.

Elle est entrée à l’école ménagère promise, tout à côté de Douai. Pour s’y rendre, elle prend le tramway jusqu’à la gare de Lille, puis le train, puis l’autocar. Elle apprend à cuisiner. Elle note scrupuleusement dans un gros cahier à petits carreaux et couverture rouge les recettes du pot au feu, de la sauce Béchamel, de la tarte aux pommes, du lapin aux pruneaux et du coq au vin. Elle apprend à différencier un morceau de jarret d’un plat de côte, une bavette d’une côte à l’os, croquis à l’appui. Elle écrit à la plume à l’encre noire et souligne en rouge les passages importants de la leçon. Elle apprend l’art du repassage, de l’amidonnage, du dépoussiérage et du lavage du sol. Elle apprend à coudre un ourlet, à repriser des chaussettes, à faire une boutonnière, à réaliser un patron, à créer des jupes, des pantalons et des robes.

Elle a 16 ans. La veille, sa mère a prévenu Maria, la servante polonaise. « Je n’aurais plus besoin de vous à l’avenir, ma fille a fini l’école ».

Elle trime. Tous les jours elle trime. Dans les champs et à la ferme, avec ces seaux de lait mousseux qui éclaboussent ses jambes, cette crème qu’il faut barater deux fois par semaine pour en faire du beurre, ces œufs qu’il faut ramasser, ces betteraves qu’il faut démarier, ces ballots de paille qui piquent les mains et griffent les mollets, ces pommes-de-terre qu’il faut trier. Elle ne se plaint pas. Comme ses frères et ses sœurs, comme ses cousins et ses cousins, elle vit les ultimes instants d’une certaine France qui bientôt n’existera plus. Elle est à l’aube d’une révolution mais elle ne le sait pas.

Elle n’a pas de métier. Elle est formatée pour devenir épouse d’agriculteur. Si possible de bonne famille, à l’image de la sienne, fréquentant l’église, avec une éducation en rapport et des hectares de terre. Ses relations sont surveillées, ses autorisations de sorties données avec parcimonie. Pas de bal des pompiers, pas de ducasse ! On sort entre soi, dans les mariages, à la fête des fraises, au bal de l’Agriculture et aux journées amicales organisées par la Jeunesse Agricole Catholique dont elle préside, avec enthousiasme, le comité local. Elle ne connaît rien à l’amour, on craint qu’elle ne s’amourache du premier venu. En cela, on a tort. Si elle courbe l’échine devant le père, elle sait où elle ne veut pas aller. Dans le secret de la chambre des filles, elle rit avec ses sœurs de ces paysans rougeauds qui prétendent conquérir son cœur en lui parlant de leurs vaches, de leurs hectares et de la météo qui contrarie leurs cultures, oubliant l’essentiel.

Elle ne rit plus. Elle a 30 ans. Pas de mari. Pas d’enfant. Pas même un fiancé. Un comble, presque une honte, à une époque où l’on est mère à 20 ans et vieille fille à 25. Elle n’en peut plus de cette vie à travailler sans salaire sous le regard du père qui contrôle tout et la rudoie à l’occasion. Elle n’en peut plus de ce futur sans métier. Sans avenir. Elle souffre et souffre en silence.

Ca fait deux heures qu’elle attend ses demoiselles d’honneur dont la voiture s’est empêtré dans les congères de ce froid samedi d’hiver. Mais elle s’en fiche. Elle a revêtu la belle robe blanche virginale à longues manches et col haut qu’elle est allée choisir avec sa jeune sœur, rue de Wazemmes à Lille, en faisant attention de ne pas dépasser le budget de 200 francs octroyé par les parents. Le coiffeur a rassemblé ses longs cheveux noirs en un chignon strict qui souligne l’ovale de son visage et la finesse de ses traits. Elle regrette qu’en ajustant l’immense voile de tulle sur sa tête, ses habilleuses l’aient maladroitement écrasé. Aujourd’hui, elle épouse Léon, dont elle déteste le prénom, mais qui a su la séduire en lui parlant de ses lectures, de ses rêves, de sa famille, de ses engagements. Il l’emmène loin de Lille, sur la côte, dans une petite ferme où tout est à construire.

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Bonne et heureuse année #10dumois

Après une petite interruption due à une inspiration un peu en berne, me revoici fidèle au poste pour le premier rendez-vous de cette année 2017 de #10dumois, un défi de blogueuses et blogueurs initié par mon amie Egalimère ! Sur le thème imposé de « Bonne et heureuse année », je vous propose le texte ci-dessous. Vous allez être étonnés… J’ai une nouvelle fois convoqué les souvenirs d’enfance ! Bonne lecture ! A la fin du texte, vous trouverez, comme à l’habitude, un lien qui vous permettra de lire les textes que ce thème a inspiré aux autres blogueurs participants.

Pour la première fois, je sais. Du haut de mes 11 ans, je sais ce que je vais acheter avec la pièce de 10 francs que Mme D., notre voisine de la rue des trois fermes, va me donner ce soir.

bonne-anneeNous sommes début janvier et comme chaque année, je dois, avec mes parents et mes frères, allaient présenter mes vœux de bonne année et de bonne santé à Mme D. et à son mari, Emile. Mme D. s’appelle Marcelle. Mais on a toujours dit Mme D. Alors qu’on n’a jamais appelé Emile, M. D. Ils sont tous les deux agriculteurs à la retraite et vivent encore dans la ferme qu’ils ont exploitée pendant plus de 40 ans. Mme D. est gentille. Elle est beaucoup plus jeune que son mari qu’elle a épousé quand elle avait seulement 16 ans. Elle n’a pas eu d’enfants. On n’a jamais su pourquoi. Mais à la façon qu’elle a de nous regarder, mes frères et moi, d’ouvrir sa porte pour nous donner quelques bonbons quand on passe devant chez elle le soir en rentrant de l’école, de se tenir au courant de nos devoirs et de nos notes, on se doute qu’elle aurait bien aimé en avoir des enfants. Emile, c’est moins sûr. Il nous fait peur, avec sa canne qu’il traîne toujours derrière avec lui, avec sa claudication appuyée, avec ses vieux chandails, avec ses pantalons de grosse toile tenus par une paire de bretelles et avec sa manie qu’il a de bougonner sans cesse. Et même de crier parfois. Après des chats errants. Après des gamins du quartier qui cassent les carreaux de ses étables au lancer de cailloux. Après le facteur quand il arrive en retard… Emile, c’est pas un marrant mais il aime bien nous voir passer le soir avec nos cartables sur le dos. Il nous appelle « la dernière équipe » parce qu’il a bien compris que notre petit coin de terre à quelques encablures de la mer du Nord est en train de s’industrialiser bien vite et que les agriculteurs, comme mes parents, ne vont plus faire long feu ici. Emile en est persuadé : Mes frères et moi, on est les derniers enfants qu’ils voient passer devant chez lui sur la route qui mène à la ferme familiale. La deuxième de la rue des trois fermes si bien nommée. La première, elle, il y a déjà un bout de temps que ses propriétaires en ont été expropriés, à cause de la centrale nucléaire. Il a du flair Emile. Et il a surtout raison.  entre 10 blogs

Dans les années 70-80, aller présenter ses vœux aux agriculteurs retraités de notre petite ville est un devoir pour les agriculteurs en activité. Oublier serait considéré, au mieux, comme un manque d’éducation certain, au pire, comme un affront. Alors, tous les ans, le même rituel revient : « Bonne année ! Bonne santé ! Surtout la santé, hein ! ». Deux bises, une poignée de main, un café sucré, des gaufres sèches maison parfumées au rhum, une table de cuisine avec sa toile cirée abîmée, un poêle à charbon qui ronfle dans la cheminée et des discussions qui s’éternisent. Pour mes frères et moi, c’est un vrai pensum. Au bout de 10 minutes, on n’en peut plus de cette sagesse obligée, assis sur nos chaises. On voudrait sauter sur nos pieds, courir, se taquiner, jouer. Le regard de maman nous en dissuade.

Quand vient le tour de Mme D. et d’Emile, on est contents, pourtant. Parce que pour ces vœux-là, on sait qu’à la fin, il y a toujours une récompense. Une récompense en forme de pièce de 10 francs que Mme D. va chercher dans le fond de son petit porte-monnaie noir à fermeture éclair et qu’elle donne à chacun de nous trois avec un bon sourire heureux. Presque religieusement. « Qu’est-ce qu’on dit ? ». Maman, qui a fait de la politesse l’une de ses priorités éducatives, nous rappelle à nos obligations. « Merci Mme D. », répondons-nous en chœur.

Des dizaines d’années après, je me souviens encore de cette grosse pièce de 10 francs que je faisais rouler au creux de ma main et que je contemplais avec un rare bonheur, des promesses plein la tête. A l’époque, nos parents ne nous donnaient pas d’argent de poche. Cette pièce valait donc toutes les richesses et me procurait un bizarre sentiment de puissance : Maman nous permettait en effet de la dépenser comme bon nous semblait. Généralement, nos 10 francs se transformaient en babioles diverses dès le lendemain de notre visite chez Mme D. et Emile. Ils donnaient lieu aussi à de longs palabres avec mes frères, bien avant de les recevoir. Qu’allions nous donc bien pouvoir faire avec nos 10 francs ? A ce petit jeu, nous y allions de surenchère en surenchère, dépensant chacun au moins 10 fois nos 10 francs.

Pour la première fois, je sais. Du haut de mes 11 ans, je sais ce que je vais acheter avec la pièce de 10 francs que Mme D., notre voisine de la rue des trois fermes, va me donner ce soir. Je vais demander à maman la permission d’aller jusqu’à la petite presse-librairie du centre-ville. Je vais y acheter un petit cahier à gros carreaux, un crayon de bois et une gomme. C’est le matériel dont j’ai besoin pour écrire mon premier roman.  

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La vie en rose #10dumois

9ème rendez-vous #10dumois un peu différent des précédents… Ceux qui suivent ce rendez-vous mensuel entre blogueurs initié par mon amie Egalimère savent que j’aime y partager des récits de vie. Rien de tout cela cette fois. Son thème « La vie en rose » m’a simplement donné envie de vous faire redécouvrir un poème que l’on a forcément tous rencontré un jour. Un vieux, très vieux poème dont la morale reste intemporelle… Le voici.

 

entre 10 blogsQuand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant : « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant, Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serais sous la terre, et, fantôme sans os, Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ; Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène , 1578

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Dans la salle de classe #10dumois

entre 10 blogs

Déjà 8ème rendez-vous #10dumois, proposé par mon amie blogueuse, Egalimère, auquel je participe toujours avec grand plaisir.  Le thème du jour, « Dans la salle de classe », m’a inspiré un court texte autobiograhique que je dédie à toutes celles et ceux, qui, comme moi, ont subi la tyrannie des maths pendant toute leur scolarité. A la fin du texte, vous trouverez, comme d’habitude,  un lien qui vous permettra de lire ce que ce thème a inspiré aux autres blogueuses et blogueurs participants.

Dans la salle de classe, elle entend, tête baissée et épaules recroquevillées, le professeur de mathématiques lui crier dans les oreilles qu’elle n’est qu’une paresseuse et qu’elle ne fera jamais rien de bon dans la vie.

Dans la salle de classe, elle regarde les équations à une, à deux, à trois, à mille inconnues, elle ne sait plus… Les racines carrées de quatre, de dix, de cent, de combien encore, qui s’embrouillent devant ses yeux, les points A au point C, les points B au point D, les parallèles et les perpendiculaires qui dansent et s’entremêlent dans une valse incompréhensible.

Dans la salle de classe, elle se fait petite, toute petite, minuscule même, tellement minuscule qu’on ne la verra pas, qu’on ne l’enverra plus au tableau se faire crier dessus parce qu’elle ne sait pas que racine carrée de 4, c’est 2 et pas 3 ou 1 ou 0. Ou même 5. « Racine carrée de 4, c’est 2 ! Il faut le retenir, ce n’est pourtant mathspas bien compliqué ! », s’énerve le professeur en claquant la grande règle graduée jaune et noire sur le tableau à quelques millimètres de son visage tout rouge.

Dans la salle de classe, son devoir de mathématiques vole au-dessus de la tête des élèves. Il vient s’écraser à ses pieds. La copie double à grands carreaux s’est échouée, ouverte, avec plein de traits rageurs qui barrent à l’encre rouge sa petite écriture encore enfantine et les efforts qu’elle a faits. « Je vous ai quand-même mis 1/20 pour votre belle présentation », ricane le professeur, encouragé par les rires des camarades de classe.

Dans la salle de classe, ses boyaux qui se tortillent la plient en deux. Elle ne dit rien. Tous les jours, elle souffre en silence en priant pour que l’heure de mathématiques passe vite, très vite. Après, elle pourra respirer normalement. Elle ne craindra plus les humiliations quotidiennes du professeur. Et ses boyaux la laisseront tranquille. Jusqu’au lendemain.

Les autres participations à ce rendez-vous mensuel, c’est par ici

Il y a quelqu’un #10dumois

10 août, #10dumois ! Le défi mensuel entre blogueurs et blogueuses continue, même au cœur de l’été, dans la France en vacances. Le thème choisi par Egalimère, à l’origine de ce beau projet : Il y a quelqu’un. Comme chaque mois, je vous laisse découvrir ce que cette phrase m’a inspiré… A la fin du texte, vous trouverez un lien qui vous permettra de voir ce que ce thème a inspiré aux autres participants.

-« Mais, c’est pas possible, ça ! Qu’est-ce que vous avez encore fait ? »

entre 10 blogsMaman n’est pas contente. Pas contente du tout, même. Nous voilà tous les trois, tête baissée, à attendre la fin de l’orage. Nous, on le trouvait bien notre jeu, pourtant. Un jeu de mon invention avec les poulets de maman. Dans le carré d’herbe où ils pâturaient tranquillement, on en avait sélectionné quelques-uns qu’on avait mis à part. Ils étaient devenus nos élèves et devaient nous obéir, sous peine de se prendre des coups de bâtons sur le dos. Pauvre volaille innocente tombée entre les mains de garnements… Maman nous avait surpris alors qu’on courait après nos poulets, le bâton à la main, en leur beuglant des ordres qu’ils étaient bien en peine de comprendre. Sa voix furieuse nous avait arrêtés net dans notre élan. «Courir après des poulets, par cette chaleur ! Vous allez leur faire attraper une crise cardiaque ! Et en plus, vous leur tapez dessus ! Mais c’est pas possible d’être aussi méchants ! ». Maman était vraiment en colère. « Puisque vous ne savez pas vous occuper intelligemment, je vais vous en trouver, moi, de l’occupation ! », avait-elle continué. Ca n’avait pas traîné. Munie d’un tupperware, je m’étais retrouvée consignée à la cueillette des groseilles pendant que mes frères s’occupaient du désherbage d’un carré de salades au potager. En soupirant.

Il était dit que ce jour-là, on ne ferait que des bêtises. Mon Tupperware à peine rempli de moitié, j’étais allée rejoindre mes frères dans les salades où le désherbage n’avançait pas beaucoup. « On monte sur le toit du poulailler ? », leur avais-je proposé. Proposition aussitôt validée, d’autant qu’on savait pertinemment qu’il nous était strictement interdit d’y monter, les tôles en Fibro risquant de ne pas supporter notre poids. Heureux d’avoir trouvé un nouveau jeu interdit, nous sommes partis en courant jusqu’au peuplier. Ses branches basses nous servaient d’escabeau depuis lequel on sautait sur le toit en poussant de grands cris. Puis, on faisait silence… Derrière nos mains, on chuchotait, tout en essayant de réprimer nos rires. Nous étions des agents secrets. Il fallait rester discret. Nous étions en pleins préparatifs de notre prochaine mission : espionner le chat, ou bien les poules, ou bien maman. Mais ça, c’était plus délicat.

C’est alors que nous avons entendu le bruit.

Clac… clac… clac… 

Ce bruit, on l’aurait reconnu entre mille. C’était le même qui se répétait deux fois par an, à peu près à la même époque. Alors, très vite, on est descendu de notre toit et on a couru, couru, jusqu’à la maison en hurlant : « Maman, maman, y’a le marchand de savon qui arrive ! ».

Il n’avait pas de nom. Pour nous, c’était juste le marchand de savon. Un vieux monsieur qui portait toujours un costume gris-noir, une cravate, une chemise et un pull à col V, le tout pas trop propre et déjà bien usé. Et une casquette aussi. Je n’ai jamais vu le marchand de savon autrement qu’avec sa casquette à carreaux, pas trop propre, elle non plus. C’était un pauvre monsieur avec une barbe de trois-quatre jours qui ne se déplaçait qu’à vélo, un vieux vélo noir, bien rouillé et poussif. Petit, le marchand de savon avait eu la polio. Il en gardait une forte claudication que ses grosses chaussures orthopédiques à talons compensés n’arrivaient pas à corriger complètement. A cause de son handicap, il ne pouvait donner que des moitiés de tours de pédales. C’était sa signature. « Clac, clac, clac » faisait le pédalier contrarié qu’on entendait depuis le début de la petite route qui menait à la ferme.

savonC’était un pauvre vieux monsieur qui vendait des savons pour améliorer l’ordinaire de sa pension d’invalidité. Par tous les temps, il montait sur son vélo, les sacoches pleines de boîtes de savon, et partait en tournée. Clac, clac, clac… Il venait chez nous deux fois par an, une fois au printemps et une fois en hiver. « Il y a quelqu’un ? » criait-il dans la cour.

Le marchand de savon était un vieux monsieur poli qui ne manquait jamais de serrer la main de maman très cérémonieusement et de lui souhaiter une bonne et heureuse année lors de sa première visite, même si nous étions déjà en avril ou en mai. Ensuite, il parlait du temps, et enfin, prenait des nouvelles de notre santé. Il parlait très peu de lui. Tout juste savait-on qu’il vivait dans un foyer dans une ville à une quinzaine de kilomètres de chez nous. Rituellement, maman lui proposait un café qu’il refusait, mais « un verre d’eau, ça ne serait pas de refus », ajoutait-il. Puis, tout aussi cérémonieusement, il sortait ses boîtes de savon. Des boîtes bleues en carton avec des arabesques blanches dessinées dessus. Elles contenaient chacune douze savonnettes jaune pâle d’une marque obscure. Maman achetait toujours une boîte. Une seule. Sauf parfois quand le vieux marchand était tout fier de nous dire qu’il y avait une promotion : « Une boite achetée, une boite gratuite ». Clac, clac, clac… Le marchand de savons repartait. Et maman allait ranger sa boîte dans la grande armoire murale de la cuisine, à côté des autres qui s’accumulaient au fil des années. A 24 savonnettes, minimum, par an, même à cinq, même en se lavant tous les jours, on n’arrivait pas à suivre.

Mes frères et moi, ce marchand de savon, on ne l’aimait pas trop. Avec ses vieux habits et sa claudication, il nous faisait un peu peur. Et puis, surtout, on trouvait que ses savons sentaient mauvais. On n’arrêtait pas de le dire à maman. Sans obtenir gain de cause. Mes frères et moi, on aurait préféré que maman achète les savons qu’on voyait dans les réclames à la télé. On adorait regarder la dame qui prenait son bain avec de la mousse jusqu’au cou tout en vantant les mérites de sa savonnette « Monsavon ». On en était sûrs, ce savon-là, lui, il sentait bon !

Alors, secrètement, on rêvait qu’un jour le marchand de savon oublie notre adresse ou qu’il prenne sa retraite, bref, qu’il arrête de nous fournir en savons. Même si on savait que la réserve accumulée tiendrait encore pendant quelques années… Maman n’avait jamais aimé le gaspillage.

Clac, clac, clac… faisait le pédalier, réduisant nos espoirs à néant.

Un jour, on a dû quitter notre petite ferme dans la dune à deux pas de la mer et du camping. Une centrale nucléaire était en train d’être construite un peu plus loin. Mes parents avaient bien essayé de se défendre, ils avaient expliqué qu’ils avaient des projets, qu’ils se sentaient bien dans cette ferme. Ils ont été expropriés quand-même. Alors, on a déménagé dans une autre ferme que papa avait repris à une dizaine de kilomètres de là. Les boîtes de savon aussi, soigneusement emballées par maman. Le marchand de savon, par contre, on ne l’a jamais revu.

Retrouvez les contributions des autres blogueurs en cliquant sur http://egalimere.fr/2016/08/anniversaire-surprise-10dumois.html

J’ai attrapé un coup de soleil #10dumois

10 juillet, nouveau rendez-vous #10dumois ! Je vous en donne le thème, choisi par mon amie blogueuse Egalimère à l’origine de ce défi mensuel entre blogueurs : « J’ai attrapé un coup de soleil ». Comme souvent, j’ai eu envie de vous parler de mon enfance. Voici donc mon texte où il est question de poulets, d’oeufs, de moissonneuse-batteuse, de plage, de camping. Et de mes frères aussi. A la fin de mon texte, vous trouverez un lien qui vous permettra de lire que ce que ce thème a inspiré aux autres blogueuses et blogueurs, habitués de ce rendez-vous. 

entre 10 blogs

Enfants, nous ne sommes jamais partis en vacances. Ou si peu. C’était ainsi : Les vacances ne faisaient pas partie du mode de vie de mes parents. Mes frères et moi n’en avons jamais été malheureux. A nos camarades de classe qui nous demandaient où nous partions l’été, nous répondions invariablement : « Nous, on part pas en vacances, on peut pas, y’a la moisson ». Il y avait aussi les poules et les poulets de maman qu’on aurait difficilement pu emmener dans nos bagages. Sans compter les groseilles, les prunes et les pommes à cueillir, les radis et les salades à manger, les poireaux à repiquer, les pommes-de-terre à buter, les petits pois à écosser et les haricots verts à mettre en bocaux.

Nous, les vacances, c’était la ferme et on adorait ça ! Alors, si j’ai attrapé un coup de soleil, enfant, c’est plus en gambadant dans les champs qu’en faisant des pâtés de sable sur une plage. La plage, elle n’était pourtant qu’à quelques centaines de mètres de la ferme, juste après la dune et le camping. Mais on y allait peu, sauf parfois le dimanche. Maman détestait l’inactivité. Papa aussi. De ma vie, je pense n’avoir vu maman assise sur une plage qu’une seule fois. Elle nous avait accompagnés, mes frères et moi. Pour nous faire plaisir, sans doute. Installée bien droite sur sa petite serviette, elle était la seule à avoir garder sa jupe ample, son t.shirt et son gilet, comme si elle s’excusait d’être là. De temps en temps, je la voyais sourire à une connaissance mais intérieurement, je savais qu’elle s’en voulait d’être sur cette plage en plein après-midi d’un jour de semaine à ne rien faire. C’était tout simplement inconcevable pour elle.

poulets

Nous, les vacances, c’était la ferme et on adorait ça ! Je me souviens des samedis matins où j’accompagnais maman dans sa tournée. J’étais tellement fière ! Comme d’habitude, papa avait rabattu la banquette arrière en skaï marron de la Renault 6 verte familiale pour laisser la place aux poulets fermiers élevés au grain, et aux œufs que maman vendait. Heureuse époque ! Je m’installais sur le siège avant à côté de maman que j’avais, plaisir suprême, pour moi toute seule ! Dès 8 heures, nous partions, le coffre rempli de volaille fraîchement tuée et d’œufs tout juste pondus. Au fil des ans, maman s’était bâtie une solide clientèle dans les quartiers autour de la ferme. Elle m’indiquais à quelle porte je pouvais sonner. Ce que je faisais volontiers tout en récitant à très haute voix une phrase que j’avais conçue toute seule : « Maman, elle est là avec ses œufs et ses poulets ! » « J’arrive ma p’tite fille », me répondait les clientes, qui débarquaient souvent -du moins pour les premières d’entre elles- en peignoir à fleurs et bigoudis, la boîte à œufs sous le bras. Ca m’épatait de voir sortir ces dames en peignoir dans la rue, moi qui ne voyais jamais maman autrement qu’habillée de la tête au pied, même le dimanche, même très tôt le matin, même dans la maison. A une seule occasion, toutefois, je fus très vexée par la réponse que me fit l’une des dames en peignoir : « J’arrive mon p’tit garçon ! » répondit-elle à mon coup de sonnette. Il faut dire que maman, découragée par mes cheveux mi-longs bouclés qu’elle n’arrivait jamais à coiffer convenablement avait fini par demander au coiffeur de « me les couper bien courts une bonne fois pour toute ». Avec maman, on s’amusait bien pendant la tournée. Parfois, maman débrayait et elle me disait : « Vas-y, passe la vitesse ! » Des fois, par contre, on s’amusait moins. Comme la fois où maman a grillé un feu rouge à un carrefour désert avec la fourgonette de la gendarmerie juste derrière nous…

Pendant l’été, maman, qui avait le sens du commerce, doublait sa tournée hebdomadaire matinale par une visite au camping en fin d’après-midi. La gérante la connaissait bien et dès qu’elle voyait la R6 verte se garer à côté de l’accueil, elle mettait en route son haut-parleur qui hurlait à destination des vacanciers : « La fermière vous attend à l’entrée du camping avec ses œufs et ses poulets ». Le camping, c’était encore mieux ! Depuis la voiture, j’observais les gens en tongs et maillots de bains, une serviette nouée autour de la taille, aller et venir, je regardais les tentes, les caravanes, les auvents, les barbecues et les transats avec envie. Du haut de mes 10 ans, je me disais que ça devait être super chouette des vacances au camping. A côté de la voiture de maman, il y  avait souvent une vendeuse de pizzas. Elle était gentille et moi je l’aimais bien. Alors, parfois, pendant que maman vendait sa volaille et ses œufs, moi, je montais dans son camion et je l’aidais à préparer la pâte. Il arrivait même que j’aie le droit de rendre la monnaie et de manger une part de pizza. Le camping, c’était vraiment cool !

moisson2

Nous, les vacances, c’était la ferme et on adorait ça. Mais ce qu’on adorait par dessus tout, c’était la moisson ! Quand on voyait papa sortir la moissonneuse-batteuse du hangar, on était tellement fiers ! Diantre ! C’était notre papa, quand-même, qui conduisait cet engin qui paraissait tellement démesuré à nos yeux d’enfants, cet engin dont on n’avait pas le droit d’approcher de trop près, sous peine de punition. Je me souviens de journées très chaudes, de la cuisine envahie par le bourdonnement des mouches, de la télé en sourdine avec l’étape du Tour de France en noir et blanc, de maman dans son grand tablier  bleu marine en train de repasser, de mes frères et moi courant dans la cour de la ferme. Et du goûter, sur le coup des 17 heures, qu’on allait apporter à papa dans les champs. Pendant qu’il dévorait ses tartines de confiture tout en buvant du café brûlant sorti d’un thermos, le visage noirci par la poussière, mes frères et moi courions dans le champs, avec un seul espoir en tête : Avoir le droit de faire un tour de moissonneuse batteuse. C’était notre récompense de l’été, nos seules vacances à nous. Ce tour en moissonneuse-batteuse, on ne l’aurait loupé pour rien au monde ! Alors, quand papa disait « oui », après nous avoir fait un peu languir, il ne nous fallait pas plus d’une seconde pour monter à l’échelle et nous retrouver là-haut sur la plate-forme. Papa nous calait tous les trois, faisant en sorte que nous ne le gênions pas trop dans sa conduite tout en étant en sécurité. Je me souviens du grand levier grinçant que papa actionnait pour mettre en route la coupe à l’avant. Un autre levier et c’était les lames qui se mettaient à se croiser à toute vitesse dans un bruit infernal. Et enfin, la moissonneuse-batteuse démarrait doucement, nous secouant comme des pruniers. Qu’importe, juchés sur l’énorme engin, les cheveux balayés par le vent, nous étions les rois du monde ! Et on riait, on riait tellement d’être tout là haut avec papa. Voir les premiers épis de blé tomber dans la coupe était pour nous un bonheur sans nom. Quant à maman, les tours en moissonneuse-batteuse, elle s’en fichait un peu. Alors, assise sur un andin de paille, le grand panier en osier du goûter à côté d’elle, elle nous faisait de larges signes de la main de loin, heureuse sans doute de nous voir si heureux.

Nous, les vacances, c’était la ferme et on adorait ça. Une année, pourtant, on n’a pas adoré du tout. C’était en 1998. C’est une année bizarre, qu’on a commencé à cinq et fini à trois. Cette année-là, maman est partie en avril, Laurent en juillet, à quelques jours de mettre en route la moissonneuse-batteuse. Alors, bien-sûr, cette moisson, il fallut la faire quand-même. Et la moissonneuse-batteuse, on l’a mise en route. A trois. Mais courir dans les champs, apporter le goûter, faire un tour en batteuse, tout ça, ça avait un goût étrange, presque détestable. Cette année-là, papa m’a dit que, pour la première fois de sa vie, il avait fait la moisson avec une boule au fond de la gorge qui ne le quittait pas et l’impression qu’une bête lui mangeait les tripes de l’intérieur.

Les contributions des autres blogueuses et blogueurs sont à retrouver ici !

 

L’école est finie #10dumois

5ème rendez-vous #10dumois ! 5ème rendez-vous qui pourrait aussi bien s’appeler « une femme et des livres raconte sa vie » puisque c’est un peu le parti que j’ai pris depuis plusieurs éditions. Cette fois, le thème sur lequel les blogueurs sont invités à plancher est « L’école est finie ». Je vous propose donc un court texte sur ma dernière journée d’école… il y a très longtemps.

entre 10 blogsJe marche le long de la rue Gauthier-de-Châtillon à Lille. Je me souviens qu’il faisait très chaud en ce mois de juin 1996. Je viens de sortir de mon école de journalisme, ma petite serviette en cuir noire à la main. Elle me suit depuis la classe de seconde. Plusieurs fois, j’ai supplié le cordonnier de réparer sa poignée, de recoudre ses coins et de rénover son cuir usé, plutôt que d’en acheter une neuve. Ma serviette et moi, on a vécu trop de choses ensemble pour accepter d’être séparées.

 

serviette-homme-en-cuir-noir-atout-2-soufflets-ig-2076Cette fois, l’école est définitivement finie. Ce constat vient me frapper en pleine face, tandis que je marche dans cette rue qui mène tout droit à la place de la République, et que j’ai tant de fois arpentée, seule ou avec ma bande de copains. Je n’ai pas toujours aimé l’école mais j’ai adoré cette vie d’étudiante à Lille qui me donnait l’illusion d’être indépendante. Enfin. Les soirées « Trivial Poursuit » où je me vautrais toujours sur les questions « sciences » et « sport », les après-midi « ciné », les verres au café du coin à refaire le monde, les discussions sans fin avec nos profs, les parties de baby-foot « filles contre garçons », les conneries parce qu’une vie d’étudiante sans connerie ce n’est pas vraiment une vie d’étudiante… Confusion des sentiments. Je suis heureuse et fière d’avoir réussi à apprendre le métier dont je rêve depuis l’adolescence. Et en même temps, j’ai peur de cet inconnu qui me tend les bras. La semaine prochaine, j’entre dans la vie professionnelle. Impossible de reculer ! Journaliste-stagiaire dans un hebdomadaire local du Grand ouest. Je perds ma toute dernière part d’insouciance. J’en ai conscience, presque douloureusement.

J’ai rangé ma serviette noire dans ma chambre chez mes parents. Je n’y ai plus jamais touché. Elle prend toujours la poussière à côté de ce qui fut mon bureau. La boucle est désormais tellement rouillée qu’on n’aurait sans doute beaucoup de mal à l’ouvrir. A l’intérieur, on trouverait encore les classeurs, pochettes, livres et cahiers que je transportais ce jour où l’école s’est finie pour la toute dernière fois. Ce jour où je suis réellement devenue adulte. C’était il y a exactement 20 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Si vous souhaitez lire les autres contributions des blogueurs, rendez-vous chez Egalimère !

Si vous souhaitez, vous aussi, me raconter votre dernier jour d’école, n’hésitez pas à le faire en commentaire ! Je lirai vos mots avec grand plaisir.

 

 

Fais ce qu’il te plaît #10dumois

entre 10 blogs

4ème rendez-vous #10dumois ! En voici le thème : « Fais ce qu’il te plaît ». En mai, ça paraît logique, même si celui d’avril, contre toute attente, ne fut pas « Ne te découvre pas d’un fil ». Encore une fois, j’ai laissé les souvenirs remonter et je ne les ai pas longtemps cherchés. « Fais ce qu’il te plaît », c’est pour moi la chance d’avoir pu faire les études que j’ai choisies qui m’ont mené jusqu’au métier que j’ai choisi. Aujourd’hui, je vous propose donc une version courte de « La fille de paysans qui voulait devenir journaliste ».

A la fin du texte, vous trouverez un renvoi vers les billets publiés par les autres blogueurs qui participent à ce rendez-vous mensuel.

Aujourd’hui, j’ai dit à mes parents que je voulais devenir journaliste. Maman est catastrophée. Elle a lu il y a quelques semaines dans La Voix du Nord que les journalistes étaient les personnes les plus touchées par le virus du SIDA.

J’ai quinze ans. Je suis en échec scolaire. Le collège privé où je suis scolarisée dans ma petite commune rurale ne comprend pas que les littéraires puissent eux aussi être intelligents. J’ai beau avoir 18 à toutes mes rédactions, mes 2 en maths, en biologie et en physique sont une faute indélébile. « Vous n’êtes qu’une paresseuse, vous ne ferez jamais rien de bon dans la vie », m’a assénée Mme A. professeur de mathématiques. J’ai baissé la tête, honteuse.

« Tu feras attention, hein ? Tu feras attention ? » Maman a du mal à se remettre de cette histoire de journalisme. Pour sa fille, elle a toujours eu beaucoup d’ambition. Elle qui n’a jamais pu avoir d’autres projets professionnels que celui de devenir une bonne épouse d’agriculteur, comme sa mère avant elle, s’est toujours promis que sa fille, elle, ferait ce qui lui plaît. Elle a longtemps pensé que ce serait « pharmacienne », le métier dont elle rêvait adolescente. Un peu comme une revanche sur la vie. « Journaliste », par contre,  elle n’y avait jamais pensé.

Il y a un forum des métiers organisé au collège. Sur le tract de présentation, j’ai surligné en rose « journaliste ». Ils sont deux, assis derrière un bureau de la classe des 3ème A. Ils travaillent à  La Voix du Nord. Déjà, je rêve. La Voix du Nord, c’est le journal que mes parents achètent tous les jours au tabac-presse-loto, le seul qu’ils lisent, avec Le Betteravier Français, Céréales, grandes cultures et Le Syndicat agricole. Nous sommes nombreux à rêver devant eux. Ils s’en amusent et en rajoutent. A les entendre, ils ont crapahuté sous toutes les latitudes et rencontré les plus grands. Je sens que maman, à côté de moi, s’en agace.

L’enseignement privé ne veut plus assumer ma nullité scientifique. Ou alors, éventuellement, en section professionnelle. Justement, un lycée agricole voisin est prêt à m’accueillir. C’est monsieur B., le directeur du collège, qui l’annonce, triomphant, à mes parents avec des mots choisis. Finalement, c’est dans un lycée général public de C. que je vais panser mes plaies de mauvaise élève et prouver qu’être littéraire n’est pas une tare. Monsieur B. en reste coi.

Assise sur un banc de la fac de lettres où je fais mes études, je termine un article. Mon stylo court sur la feuille de papier blanc, avec ses lignes imprimées en noir, fournie par La Voix du Nord. Je suis correspondante locale pour ce journal depuis trois ans. Ce statut me donne une aura inattendue. Pour tous mes camarades de promo, dont la très grande majorité se destine à l’enseignement, je suis « celle qui veut devenir journaliste et qui travaille pour La Voix du Nord ». Je gagne 30 francs pour un article fourni avec sa photo en noir et blanc. A ce prix, ça en fait des assemblées générales, des mariages, des noces d’or, des remises de médailles, des concerts d’harmonie, des fêtes à la maison de retraite, des kermesses des écoles et des vernissages d’expositions à couvrir pour se payer le pull col V Benetton aperçu en vitrine ou le polo Lacoste qui me fait de l’œil depuis des mois. Mais je m’en fiche. Je suis amoureuse. Un jour, j’en suis sûre, j’épouserai un journaliste. Je me souviens du moment où j’ai enfin osé frapper à la porte de La Voix du Nord, agence de D. pour proposer mes services. J’ai 20 ans, l’air d’en avoir 16 avec ma petite jupe noire courte plissée, mes sandalettes à semelle plate et mon T. shirt jaune clair de chez Pimkie. C’est l’été. Il fait chaud. Papa bat du blé dans un champ à côté de la ferme. Je me rappelle avoir couru, couru, couru dans le champ, griffé au sang mes jambes nues en passant dans les éteules, être montée à l’échelle de la moissonneuse-batteuse sans attendre que mon père ne s’arrête, avoir ouvert la porte de la cabine et crié : « Papa, papa ! Je suis acceptée, ils me prennent comme correspondante locale à La Voix, tu te rends compte ? » Assourdi par le bruit de l’énorme machine, le visage couvert de poussière, sa grosse chemise à carreaux trempée, papa a juste répondu : « Quoi ? Tu dis quoi ? Comprends rien avec le bruit ! ».

Assise derrière une table de la bibliothèque municipale de B. je lis Le Monde tout en prenant consciencieusement des notes sur de petites fiches bristol. J’y viens tous les jours. Dès qu’il y a un peu trop de bruit dans la salle, la directrice fronce les sourcils. Il ne faut surtout pas me déranger : Je suis l’étudiante qui passe le concours d’entrée de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, section « Presse hebdomadaire régionale » fin septembre. Ce concours me semble plus accessible que le « général », celui qui prépare aussi à la radio et à la télé. De toute façon, mes trois années à La Voix du Nord et mes quelques mois à La Croix du Nord n’ont fait que confirmer mon envie de devenir journaliste en presse locale. Tant pis pour la télé et la radio. Nous serons plus d’une centaine au concours pour seulement 15 petites places. Alors, je bosse, je bosse comme sans doute je ne l’ai jamais fait. Je sais, de réputation, que l’épreuve du questionnaire d’actualité est redoutable. Le nez plongé dans les archives du Monde, je révise les moindres petits faits qui se sont déroulés sur terre depuis un an. Je connais le nom de dirigeants dont je ne soupçonnais même pas l’existence du pays quelques jours auparavant, je peux réciter de mémoire tous les ministres et sous-ministres du gouvernement Juppé, je connais la biographie de Chirac par cœur, aucun fait divers qui ne se soit passé en France depuis un an ne m’est étranger, j’engrange toutes les catastrophes naturelles qui ont endeuillé le monde, aucune rivalité ethnique, aucun conflit sur cette terre ne m’est étrangers… Bref, je sais tout, absolument tout de l’année 1995. Du moins, je l’espère.

Avec maman, nous avons fait la route depuis B. jusqu’à Lille en voiture. Aujourd’hui, c’est le résultat du concours d’entrée et je n’en mène pas large. J’ai largué mes études de lettres sans avoir terminé ma maîtrise, je ne veux définitivement pas être prof. Si je rate le concours, je suis devant le néant, professionnellement parlant. Le hall de l’Ecole de journalisme ne m’a jamais paru si impressionnant. Tout au bout, sur de grands panneaux blancs, des listes de noms : Les admis aux différents concours. Avec ses 15 noms, la mienne est la plus courte. C’est aussi sur elle que je me précipite, avec un cœur qui n’a peut-être jamais battu aussi vite.

Maman a fait le chèque l’après-midi même : 10 000 francs de frais de scolarité pour une année d’étude à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Je pense n’avoir jamais vu une somme aussi importante sur un chèque. Je sais qu’elle représente un sacrifice pour mes parents. Je regarderai ce chèque longtemps avant de le mettre sous enveloppe. J’ai de la chance d’avoir des parents tels que les miens, déstabilisés, inquiets même, par le métier que j’ai choisi. Mais fiers aussi et surtout heureux de pouvoir m’accompagner vers mon rêve. Je ne sais même pas si je leur ai dit merci.

Vous trouverez les autres participations à #10dumois en cliquant ici