Auteur : une femme et des livres

La Maison du lys tigré

Il y a bien longtemps que je n’avais plus lu de polars de Ruth Rendell, une auteure britannique que j’apprécie beaucoup généralement. Aussi ai-je été contente d’en trouver un que je n’avais pas encore lu à la médiathèque de ma ville : La Maison du lys tigré, paru aux éditions des deux-terres il y a quelques années.

Le héros du roman est un jeune et beau Londonien, Stuart Font, qui vient d’acheter un appartement grâce à un héritage et qui compte bien continuer à procrastiner tant qu’il peut vivre dudit héritage. Empêtré dans une relation avec une femme mariée, Claudia, dont il voudrait se défaire sans y parvenir, Stuart est de plus en plus attiré par une mystérieuse et belle jeune Asiatique qui vit en face de chez lui et qu’il n’ose aborder. Il décide alors de se changer les idées en organisant une pendaison de crémaillère avec l’ensemble de ses voisins d’immeuble, qui tous semblent cacher une faille, un secret. Sans se douter des conséquences dramatiques qu’aura son initiative.

J’ai beaucoup aimé ce roman qui change vraiment des polars habituels de Ruth Rendell. D’ailleurs, ce roman est-il vraiment un polar dans le sens absolu du terme ? Le meurtre n’intervient en effet qu’aux deux-tiers du roman et l’enquête qui suit n’en devient pas l’intrigue principale. Au contraire, on dirait que les policiers ne mettent pas beaucoup d’entrain à faire leur travail. D’ailleurs, c’est un concours de circonstance qui permettra, à la toute fin du livre, alors que l’on pense que le meurtre restera impuni avec plusieurs coupables plausibles, de résoudre le mystère.

Plus qu’un polar, c’est surtout une peinture de la société londonienne que s’est employée à faire Ruth Rendell. Avec beaucoup de talent et de subtilité. Et sans caricature. Ici, l’important n’est pas le meurtre, ni même sa résolution mais plutôt toute une galerie de portraits, de l’étudiante fauchée au vieux lubrique, de la maîtresse envahissante à l’amoureuse transie, des anciens hippies à la vieille alcoolique. Chacun d’eux se trouvent aussi être les héros de ce roman très original qui doit sûrement décontenancer les amateurs des  polars classique de Ruth Rendell.  J’ai, moi aussi, été assez surprise par la construction de ce roman à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Mais j’ai adhéré immédiatement.

Dans la combi de Thomas Pesquet

Une fois n’est pas coutume, c’est une bande-dessinée dont je vais vous parler aujourd’hui : Dans la combi de Thomas Pesquet, est une bande-dessinée humoristique dessinée et scénarisée par Marion Montaigne et parue aux Editions Dargaud. Celle-ci est d’un format un peu particulier puisqu’elle fait quand-même plus de 200 pages. Mais, il en fallait bien autant pour parler du parcours de notre astronaute, Thomas Pesquet, depuis les épreuves de sélections pour intégrer l’ESA (l’agence spaciale européenne) jusqu’à son retour sur terre, après six mois à vivre dans l’ESS (la Station spaciale internationale) en juin 2017.

Disons-le d’entrée : J’ai adoré cette BD que j’ai dévorée pendant le trajet en train qui m’emmenait vers mon lieu de vacances, quelque part en Bretagne. D’abord parce qu’elle dépeint le parcours de Thomas Pesquet avec beaucoup d’humour et ensuite, parce qu’on apprend énormément de choses sur le métier d’astronaute et sur l’intense et très physique travail de préparation qu’il demande. Aucune question n’est éludée : De la façon dont on défèque en impesanteur (et le long apprentissage que cela demande), jusqu’aux opérations prévues si un astronaute décède pendant sa mission,  en passant par les moyens de se déplacer, de se nourrir ou de communiquer dans l’espace. L’information qui m’a peut-être la plus surprise mais qui tombe sous le sens quand on y réfléchit un peu : Les astronautes sont préparés à parer à toutes éventualités qu’elles soient médicale, mécanique, alimentaire ou autre. Car, comme le rappelle si justement Thomas Pesquet, dans un environnement aussi hostile, à 400 km de la Terre, pas moyen d’appeler un plombier, un médecin ou un mécanicien en cas de pépin. Les astronautes doivent donc apprendre à savoir faire. Et en impesanteur en plus, ce qui complique forcément les choses.

Cette BD s’adresse à tous, petits et grands. Marion Montaigne s’est, en effet, employée à vulgariser au maximum, même les données les plus scientifiques et les parties du métier les plus techniques.  C’est un vrai bonheur de lecture pour celles et ceux qui veulent savoir tout, absolument tout, du métier d’astronaute. Avec peut-être, derrière la tête, l’idée de prendre la relève un jour…

 

 

Nous dormirons ensemble

Nous dormirons ensemble est un roman très court que j’ai avalé en deux soirées, d’un auteur dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors, Pierre Lagier, paru aux éditions Buchet-Chastel. Un livre plaisant, nostalgique, poétique et tendre,  qui intrigue tout au long de la lecture, avec un joli point final mais qui ne me laissera pas non plus un souvenir impérissable. Sans doute parce que l’ensemble manque un peu de vraisemblance tout de même. A moins de le prendre comme un conte, une fable dont la morale pourrait être la suivante : Vis ta vie et dis aux gens que tu les aimes avant qu’il ne soit pas trop.

En voici le résumé : Au seuil de sa mort, le grand-père du narrateur lui remet une grosse lettre à envoyer à une destinatrice dont il n’a jamais entendu parler. Intrigué, évidemment, le narrateur décide d’en savoir plus sur cette destinatrice, un peu triste que son grand-père, dont il était si proche, ait pu avoir un secret dont il ne lui aurait jamais parlé. Ce secret nous emmène au milieu des années 60, dans un petit village du centre de la France où le grand-père, alors âgé d’une trentaine d’années avait l’habitude de passer des vacances avec sa résidence secondaire familiale. Il y fait une rencontre qui va bouleverser sa vie, sans que personne s’en sache rien. Jusqu’à sa mort.

Un beau secret, une jolie histoire mais, comme je l’ai dit plus haut, qui souffre d’un manque crédibilité. De quoi passer, néanmoins, deux bonnes soirées de lecture.

 

L’étudiant étranger

Je viens d’achever L’étudiant étranger, un roman écrit par Philippe Labro (Edition Gallimard) en  1986. Je mets, à dessein, roman entre guillemets tant il paraît évident que le jeune héros ressemble beaucoup à Philippe Labro et que l’histoire qu’il raconte à de forts accents autobiographiques. (Il a lui-même étudié aux Etats-Unis pendant un an en 1955).

En voici un résumé : Le narrateur, âgé d’une vingtaine d’années, est étudiant à Paris vers le milieu des années 50. Grâce à l’obtention d’une bourse d’études, il a le privilège d’autant plus rare à l’époque, de pouvoir partir étudier pendant un an dans une université américaine. Le voilà donc qui quitte Paris et sa famille et se retrouve dans un « college », privé, non mixte et très sélect de  Virginie, dans le sud encore ségrégationniste des Etats-Unis. Le jeune héros découvre alors la vie étudiante américaine et ses codes qui constituent autant d’inconnus pour lui. Très vite, il noue une relation sentimentale avec une jeune institutrice noire, sans se rendre compte de l’outrage que cela constitue à cette époque et dans cette Amérique-là. Sans se rendre compte non plus que des risques pénaux qu’il encourt, ainsi que sa petite amie.

J’ai vraiment beaucoup apprécié la lecture de ce court roman, découvert par hasard au détour d’une visite à la médiathèque de ma ville. J’ai surtout aimé la peinture de la société américaine encore très corsetée des années 50 et du milieu étudiant de l’époque que nous livre Philippe Labro avec beaucoup de justesse. Sans doute pour l’avoir vécue au plus près. Tout y est très hiérarchisé, très codifié et le moindre faux pas réprimandé. Les jeunes garçons vont chercher leurs « dates » (petites amies) au sein des universités réservées aux filles,  dans de grosses voitures américaines (bien-sûr) offertes par papa. Pas mieux pour rester dans « l’entre-soi » et éviter les mésalliances. Et tout ce beau monde se retrouve autour de « bals » organisés au fil de saison, occasion privilégiée d’officialiser une « date », avec le consentement des parents (bien-sûr).

J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont Philippe Labro nous plonge dans l’Amérique raciste et ségrégationniste des années 50 et la naïveté avec laquelle son héros se lance dans une histoire d’amour avec une jeune noire, une histoire vouée à rester clandestine, forcément. Une histoire qui constitue un délit, passible de prison, mais dont le narrateur n’a cure, et pour laquelle il est prêt à prendre tous les risques. Jusqu’à un certain point.

L’étudiant étranger  est surtout le parcours initiatique d’un jeune Français qu’un an de vie aux Etats-Unis va faire passer à l’âge adulte. Et cela constitue une lecture bien plaisante.

L’autre qu’on adorait

l'autre qu'on adoraitC’est au gré de mes déambulations à la médiathèque de ma ville que j’ai découvert Catherine Cusset. J’en avais vaguement déjà entendu parler et c’est parce que « son nom me disait quelque chose » que j’ai eu envie de feuilleter L’autre qu’on adorait paru il y a quelques années chez Gallimard. Le thème abordé, le suicide d’un proche, m’a touchée. J’ai donc emprunté le roman.

Je l’ai su en m’informant sur internet : Catherine Cusset, enseignante à l’université de Yale aux Etats-Unis, a pris l’habitude d’utiliser des faits de vie comme matière première de ses romans. Ces écrits tiennent donc plus du récit que du roman à proprement parlé. Ainsi pour L’autre qu’on adorait qui raconte l’histoire de Thomas, ancien amant de la narratrice devenu l’un de ses plus proches amis, qui s’est suicidé à l’âge de 39 ans. Je ne viens ici en rien déflorer le suspens puisque le livre s’ouvre sur ce drame qui bouleverse la narratrice. Elle entreprend alors de raconter la vie de Thomas et sa descente aux enfers autant personnelle que professionnelle qui le conduira au suicide. Thomas, si intellectuellement brillant, spécialiste de Marcel Proust sur lequel il a écrit sa thèse, rate tout pourtant : Son entrée à Normale Sup’, d’abord, puis sa vie d’étudiant puis d’enseignant aux Etats-Unis. Comme si le jeune homme était habité par le mauvais oeil, tout se dérobe sous ses pieds au moment même où il croit atteindre le succès. Alors que ses amis connaissent une belle réussite professionnelle, il est condamné à voir sa carrière d’enseignant décliner, et à accepter des postes de moins en moins prestigieux dans des universités de moins en moins prestigieuses. Jusqu’à tout perdre. Sa vie amoureuse est à l’avenant : chaotique, instable, grotesque presque.

Dans son roman, Catherine Cusset entend expliquer ce qui a conduit Thomas à devenir ce qu’il est devenu : Un homme incapable de prendre une décision, continuellement dans l’excès, ayant érigé la procrastination en art de vivre. Son portrait très sensible de Thomas nous le rend très sympathique, malgré l’agacement que son comportement souvent puéril provoque. Le fait que l’auteur utilise une forme narrative originale, l’emploi du « tu » pendant tout le roman, comme si Thomas réalisait l’action en temps réel, participe à le rendre plus humain encore. On souffre pour lui et avec lui. Avec L’autre qu’on adorait, Catherine Cusset plonge aussi son lecteur au coeur du système universitaire américain, si différent du nôtre. J’avoue avoir beaucoup aimé cette peinture de l’Amérique.

Si j’ai aimé la lecture de ce roman pendant laquelle je ne me suis pas ennuyée une seule minute, j’ai néanmoins refermé le livre avec un étrange sentiment de malaise. Sans doute Catherine Cusset, révoltée par la mort de Thomas, a-t-elle voulu rendre hommage à sa courte vie en écrivant ce livre. Mais, finalement, cela nous apporte quoi, à nous lecteurs, de connaître cette histoire, de vivre la descente aux enfers de Thomas ? Cet homme aurait-il apprécié que sa vie, ses blessures, sa maladie (on apprendra en effet au cours du livre que Thomas souffre d’un trouble psychiatrique) soient ainsi montrés au public. Lisant ce livre, je me suis vue un peu dans la posture du voyeur. Et ce n’était pas très agréable.

Pas son genre

pas-son-genreJ’ai bien failli ne pas aller au bout de ce roman, Pas son genre, le deuxième de Philippe Vilain que je lis, sorti en 2011 chez Grasset et dont Lucas Belvaux a tiré un film en 2014. Après la lecture d’une cinquantaine de pages, le héros m’apparaissait tellement antipathique, rempli de préjugés, imbu de lui-même, insupportable de suffisance que j’ai songé à arrêter là ma lecture. J’ai finalement bien fait de continuer car, de chapitre en chapitre, les certitudes du héros s’adoucissent, montrant un visage un peu moins déplaisant. Et puis, j’avoue avoir bien accroché à cette histoire dont la fin, plus qu’inattendue, a été une belle surprise.

François, professeur de philosophie issu de la bourgeoisie intellectuelle parisienne, est atterré quand il apprend son affectation dans un lycée d’Arras. Car, si François se complaît dans l’indécision et le questionnement quand il s’agit de sa vie sentimentale ou de tout autre engagement, il est rempli de certitudes en ce qui concerne Arras et la province en général : On s’y ennuie à mourir, c’est laid, il y fait toujours un temps pourri, c’est triste et les gens qui y habitent sont des ploucs tous plus incultes les uns que les autres. Pour tromper un ennui dans lequel il s’est lui-même emmuré, François décide un soir d’inviter à prendre un verre, Jennifer, la jeune coiffeuse mignonne, sympathique et pétillante chez qui il a l’habitude de se faire coiffer. Très vite, ils deviennent amants. Mais si Jennifer se laisse porter par cette histoire, sans se prendre la tête, tout simplement heureuse d’avoir été remarquée par un intellectuel parisien, prête à faire les efforts qu’il faut pour se « mouler » dans un univers qui lui est parfaitement inconnu, François, lui, se pose mille et une questions : S’il éprouve une tendresse sincère pour Jennifer, s’il goûte auprès d’elle des moments heureux et complices qui le sauvent de son ennui, il ne peut s’empêcher de pointer du doigts tout ce qui l’oppose à Jennifer : Ses lectures basiques de magazines people, ses centres d’intérêts tout simples, ses vacances en club, ses week-end à Berck-sur-Mer, son appartement perché en haut d’une tour d’un quartier populaire, son métier… Avec une question : Peut-on tomber amoureux de quelqu’un qui n’est pas issu du même milieu social que le sien ? Et surtout, cette histoire peut-elle durer dans le temps ?

Tout simple qu’elle soit, Jennifer n’est pas une écervelée. Très vite, elle comprend les tourments qui hantent son amant. Elle en souffre, d’autant que François ne lui en parle jamais et se détourne dès qu’elle essaie de le mettre devant ses contradictions.  Heureux avec Jennifer, il est paradoxalement horrifié à l’idée que sa relation intime avec elle puisse s’ébruiter.

Qui de Jennifer ou de François mettra un terme à cette histoire dont on pressent dès le début qu’elle n’a pas d’issue ? Qui, des deux, en souffrira le plus ? Et si aucun des deux ne savaient prendre la décision ? Philippe Vilain donne à son roman une fin inattendue, très émouvante, qui m’a complètement réconciliée avec le début qui m’avait vraiment indisposée (en tant que Provinciale qui a déjà eu l’occasion de se rendre à Arras, une ville charmante au patrimoine remarquable dont la description désabusée faite par François ne correspond en rien à la réalité. Qu’on se le dise…).

 

Les Rêveurs

les rêveursD’Isabelle Carré, je connaissais la carrière d’actrice et ses nombreux rôles dans lesquels je l’ai souvent beaucoup appréciée. La découvrir écrivain m’a donc forcément intriguée. Quelques mois après la sortie de son premier roman, Les Rêveurs, je me suis décidée à le lire.

S’il est écrit « roman » sur la page de couverture, il apparaît très vite que « Les Rêveurs » est d’abord un récit autobiographique. Le récit de l’enfance, de l’adolescence et des débuts de l’âge adulte d’Isabelle Carré entre les années 70 et le début des années 90. Toutes les enfances ne méritent pas d’être racontées. Celle d’Isabelle Carré, si. Parce qu’elle est née dans une famille un peu à part et qu’elle sait la raconter avec une infinie délicatesse, un charme certain et une douceur qui fait du bien.

La maman d’Isabelle Carré est issue d’une famille noble, catholique, désargentée. Quand elle tombe enceinte à peine adulte d’un homme qui ne veut pas assumer, le ciel lui tombe sur la tête. « Cachée » chez des religieuses, la maman d’Isabelle Carré ne doit de pouvoir garder son enfant qu’à sa rencontre avec le futur père d’Isabelle, artiste fantasque, qui, sur un coup de tête, accepte de l’épouser et de reconnaître l’enfant. C’est sa vie au milieu de cette famille un peu bancale entre une mère qui n’oubliera jamais le père biologique de son aîné, s’enfonçant peu-à-peu dans un monde parallèle et un père à qui il faudra des années pour accepter d’assumer son homosexualité que raconte Isabelle Carré, sans voyeurisme aucun. Et sans véritable souci de chronologie non plus (ce qui a parfois un peu déstabilisé ma lecture).

Dans ses films ou dans ses interviews, j’ai toujours beaucoup aimé le naturel, la gentillesse et une certaine candeur que renvoie la lumineuse et discrète Isabelle Carré. Son premier roman est à son image, touchant souvent, un peu maladroit parfois. Une maladresse qu’on lui pardonne bien volontiers tant on aime, avec elle, se replonger dans les tourments de l’enfance et l’adolescence dans les années 70 et 80, une époque qui revit, sous sa plume, avec tendresse et humour.