Auteur : une femme et des livres

L’étudiant étranger

Je viens d’achever L’étudiant étranger, un roman écrit par Philippe Labro (Edition Gallimard) en  1986. Je mets, à dessein, roman entre guillemets tant il paraît évident que le jeune héros ressemble beaucoup à Philippe Labro et que l’histoire qu’il raconte à de forts accents autobiographiques. (Il a lui-même étudié aux Etats-Unis pendant un an en 1955).

En voici un résumé : Le narrateur, âgé d’une vingtaine d’années, est étudiant à Paris vers le milieu des années 50. Grâce à l’obtention d’une bourse d’études, il a le privilège d’autant plus rare à l’époque, de pouvoir partir étudier pendant un an dans une université américaine. Le voilà donc qui quitte Paris et sa famille et se retrouve dans un « college », privé, non mixte et très sélect de  Virginie, dans le sud encore ségrégationniste des Etats-Unis. Le jeune héros découvre alors la vie étudiante américaine et ses codes qui constituent autant d’inconnus pour lui. Très vite, il noue une relation sentimentale avec une jeune institutrice noire, sans se rendre compte de l’outrage que cela constitue à cette époque et dans cette Amérique-là. Sans se rendre compte non plus que des risques pénaux qu’il encourt, ainsi que sa petite amie.

J’ai vraiment beaucoup apprécié la lecture de ce court roman, découvert par hasard au détour d’une visite à la médiathèque de ma ville. J’ai surtout aimé la peinture de la société américaine encore très corsetée des années 50 et du milieu étudiant de l’époque que nous livre Philippe Labro avec beaucoup de justesse. Sans doute pour l’avoir vécue au plus près. Tout y est très hiérarchisé, très codifié et le moindre faux pas réprimandé. Les jeunes garçons vont chercher leurs « dates » (petites amies) au sein des universités réservées aux filles,  dans de grosses voitures américaines (bien-sûr) offertes par papa. Pas mieux pour rester dans « l’entre-soi » et éviter les mésalliances. Et tout ce beau monde se retrouve autour de « bals » organisés au fil de saison, occasion privilégiée d’officialiser une « date », avec le consentement des parents (bien-sûr).

J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont Philippe Labro nous plonge dans l’Amérique raciste et ségrégationniste des années 50 et la naïveté avec laquelle son héros se lance dans une histoire d’amour avec une jeune noire, une histoire vouée à rester clandestine, forcément. Une histoire qui constitue un délit, passible de prison, mais dont le narrateur n’a cure, et pour laquelle il est prêt à prendre tous les risques. Jusqu’à un certain point.

L’étudiant étranger  est surtout le parcours initiatique d’un jeune Français qu’un an de vie aux Etats-Unis va faire passer à l’âge adulte. Et cela constitue une lecture bien plaisante.

L’autre qu’on adorait

l'autre qu'on adoraitC’est au gré de mes déambulations à la médiathèque de ma ville que j’ai découvert Catherine Cusset. J’en avais vaguement déjà entendu parler et c’est parce que « son nom me disait quelque chose » que j’ai eu envie de feuilleter L’autre qu’on adorait paru il y a quelques années chez Gallimard. Le thème abordé, le suicide d’un proche, m’a touchée. J’ai donc emprunté le roman.

Je l’ai su en m’informant sur internet : Catherine Cusset, enseignante à l’université de Yale aux Etats-Unis, a pris l’habitude d’utiliser des faits de vie comme matière première de ses romans. Ces écrits tiennent donc plus du récit que du roman à proprement parlé. Ainsi pour L’autre qu’on adorait qui raconte l’histoire de Thomas, ancien amant de la narratrice devenu l’un de ses plus proches amis, qui s’est suicidé à l’âge de 39 ans. Je ne viens ici en rien déflorer le suspens puisque le livre s’ouvre sur ce drame qui bouleverse la narratrice. Elle entreprend alors de raconter la vie de Thomas et sa descente aux enfers autant personnelle que professionnelle qui le conduira au suicide. Thomas, si intellectuellement brillant, spécialiste de Marcel Proust sur lequel il a écrit sa thèse, rate tout pourtant : Son entrée à Normale Sup’, d’abord, puis sa vie d’étudiant puis d’enseignant aux Etats-Unis. Comme si le jeune homme était habité par le mauvais oeil, tout se dérobe sous ses pieds au moment même où il croit atteindre le succès. Alors que ses amis connaissent une belle réussite professionnelle, il est condamné à voir sa carrière d’enseignant décliner, et à accepter des postes de moins en moins prestigieux dans des universités de moins en moins prestigieuses. Jusqu’à tout perdre. Sa vie amoureuse est à l’avenant : chaotique, instable, grotesque presque.

Dans son roman, Catherine Cusset entend expliquer ce qui a conduit Thomas à devenir ce qu’il est devenu : Un homme incapable de prendre une décision, continuellement dans l’excès, ayant érigé la procrastination en art de vivre. Son portrait très sensible de Thomas nous le rend très sympathique, malgré l’agacement que son comportement souvent puéril provoque. Le fait que l’auteur utilise une forme narrative originale, l’emploi du « tu » pendant tout le roman, comme si Thomas réalisait l’action en temps réel, participe à le rendre plus humain encore. On souffre pour lui et avec lui. Avec L’autre qu’on adorait, Catherine Cusset plonge aussi son lecteur au coeur du système universitaire américain, si différent du nôtre. J’avoue avoir beaucoup aimé cette peinture de l’Amérique.

Si j’ai aimé la lecture de ce roman pendant laquelle je ne me suis pas ennuyée une seule minute, j’ai néanmoins refermé le livre avec un étrange sentiment de malaise. Sans doute Catherine Cusset, révoltée par la mort de Thomas, a-t-elle voulu rendre hommage à sa courte vie en écrivant ce livre. Mais, finalement, cela nous apporte quoi, à nous lecteurs, de connaître cette histoire, de vivre la descente aux enfers de Thomas ? Cet homme aurait-il apprécié que sa vie, ses blessures, sa maladie (on apprendra en effet au cours du livre que Thomas souffre d’un trouble psychiatrique) soient ainsi montrés au public. Lisant ce livre, je me suis vue un peu dans la posture du voyeur. Et ce n’était pas très agréable.

Pas son genre

pas-son-genreJ’ai bien failli ne pas aller au bout de ce roman, Pas son genre, le deuxième de Philippe Vilain que je lis, sorti en 2011 chez Grasset et dont Lucas Belvaux a tiré un film en 2014. Après la lecture d’une cinquantaine de pages, le héros m’apparaissait tellement antipathique, rempli de préjugés, imbu de lui-même, insupportable de suffisance que j’ai songé à arrêter là ma lecture. J’ai finalement bien fait de continuer car, de chapitre en chapitre, les certitudes du héros s’adoucissent, montrant un visage un peu moins déplaisant. Et puis, j’avoue avoir bien accroché à cette histoire dont la fin, plus qu’inattendue, a été une belle surprise.

François, professeur de philosophie issu de la bourgeoisie intellectuelle parisienne, est atterré quand il apprend son affectation dans un lycée d’Arras. Car, si François se complaît dans l’indécision et le questionnement quand il s’agit de sa vie sentimentale ou de tout autre engagement, il est rempli de certitudes en ce qui concerne Arras et la province en général : On s’y ennuie à mourir, c’est laid, il y fait toujours un temps pourri, c’est triste et les gens qui y habitent sont des ploucs tous plus incultes les uns que les autres. Pour tromper un ennui dans lequel il s’est lui-même emmuré, François décide un soir d’inviter à prendre un verre, Jennifer, la jeune coiffeuse mignonne, sympathique et pétillante chez qui il a l’habitude de se faire coiffer. Très vite, ils deviennent amants. Mais si Jennifer se laisse porter par cette histoire, sans se prendre la tête, tout simplement heureuse d’avoir été remarquée par un intellectuel parisien, prête à faire les efforts qu’il faut pour se « mouler » dans un univers qui lui est parfaitement inconnu, François, lui, se pose mille et une questions : S’il éprouve une tendresse sincère pour Jennifer, s’il goûte auprès d’elle des moments heureux et complices qui le sauvent de son ennui, il ne peut s’empêcher de pointer du doigts tout ce qui l’oppose à Jennifer : Ses lectures basiques de magazines people, ses centres d’intérêts tout simples, ses vacances en club, ses week-end à Berck-sur-Mer, son appartement perché en haut d’une tour d’un quartier populaire, son métier… Avec une question : Peut-on tomber amoureux de quelqu’un qui n’est pas issu du même milieu social que le sien ? Et surtout, cette histoire peut-elle durer dans le temps ?

Tout simple qu’elle soit, Jennifer n’est pas une écervelée. Très vite, elle comprend les tourments qui hantent son amant. Elle en souffre, d’autant que François ne lui en parle jamais et se détourne dès qu’elle essaie de le mettre devant ses contradictions.  Heureux avec Jennifer, il est paradoxalement horrifié à l’idée que sa relation intime avec elle puisse s’ébruiter.

Qui de Jennifer ou de François mettra un terme à cette histoire dont on pressent dès le début qu’elle n’a pas d’issue ? Qui, des deux, en souffrira le plus ? Et si aucun des deux ne savaient prendre la décision ? Philippe Vilain donne à son roman une fin inattendue, très émouvante, qui m’a complètement réconciliée avec le début qui m’avait vraiment indisposée (en tant que Provinciale qui a déjà eu l’occasion de se rendre à Arras, une ville charmante au patrimoine remarquable dont la description désabusée faite par François ne correspond en rien à la réalité. Qu’on se le dise…).

 

Les Rêveurs

les rêveursD’Isabelle Carré, je connaissais la carrière d’actrice et ses nombreux rôles dans lesquels je l’ai souvent beaucoup appréciée. La découvrir écrivain m’a donc forcément intriguée. Quelques mois après la sortie de son premier roman, Les Rêveurs, je me suis décidée à le lire.

S’il est écrit « roman » sur la page de couverture, il apparaît très vite que « Les Rêveurs » est d’abord un récit autobiographique. Le récit de l’enfance, de l’adolescence et des débuts de l’âge adulte d’Isabelle Carré entre les années 70 et le début des années 90. Toutes les enfances ne méritent pas d’être racontées. Celle d’Isabelle Carré, si. Parce qu’elle est née dans une famille un peu à part et qu’elle sait la raconter avec une infinie délicatesse, un charme certain et une douceur qui fait du bien.

La maman d’Isabelle Carré est issue d’une famille noble, catholique, désargentée. Quand elle tombe enceinte à peine adulte d’un homme qui ne veut pas assumer, le ciel lui tombe sur la tête. « Cachée » chez des religieuses, la maman d’Isabelle Carré ne doit de pouvoir garder son enfant qu’à sa rencontre avec le futur père d’Isabelle, artiste fantasque, qui, sur un coup de tête, accepte de l’épouser et de reconnaître l’enfant. C’est sa vie au milieu de cette famille un peu bancale entre une mère qui n’oubliera jamais le père biologique de son aîné, s’enfonçant peu-à-peu dans un monde parallèle et un père à qui il faudra des années pour accepter d’assumer son homosexualité que raconte Isabelle Carré, sans voyeurisme aucun. Et sans véritable souci de chronologie non plus (ce qui a parfois un peu déstabilisé ma lecture).

Dans ses films ou dans ses interviews, j’ai toujours beaucoup aimé le naturel, la gentillesse et une certaine candeur que renvoie la lumineuse et discrète Isabelle Carré. Son premier roman est à son image, touchant souvent, un peu maladroit parfois. Une maladresse qu’on lui pardonne bien volontiers tant on aime, avec elle, se replonger dans les tourments de l’enfance et l’adolescence dans les années 70 et 80, une époque qui revit, sous sa plume, avec tendresse et humour.

La tresse

la tresseJ’ai terminé il y a quelques jours La tresse, premier roman de Laetitia Colombani (paru aux éditions Grasset) qui a reçu, à l’époque de sa sortie, tous les éloges des médias en général à tel point que certains le  voyaient déjà récompensé par un prix littéraire.

J’ai laissé passer quelques jours avant d’écrire ma chronique parce que je suis sortie de ma lecture un brin mitigée. Certes, ce roman a des qualités, la plus importante d’entre elles étant de dénoncer les violences et la discrimination dont les femmes sont encore victimes aujourd’hui partout dans le monde. Certes, je défie quiconque de ne pas être ému à la lecture du dénouement. Mais de là à en faire LE roman du moment, à porter aux nues Laëtitia Colombani… J’avoue, je m’interroge parce que, quand-même, son écriture est assez simpliste, ses personnages brossés à gros traits et elle n’évite ni les clichés, ni les outrances. Ce qui, forcément, fait perdre de la crédibilité à l’ensemble.

La tresse retrace l’histoire de trois femmes, sur trois continents différents, qui ne se rencontreront jamais mais qui, sans le savoir, verront leur destin lié. D’où le titre.

Parmi ces trois femmes, il y a d’abord Smita, jeune indienne, mariée et maman d’une petite fille de six ans, Intouchable, qui pour gagner à peine de quoi survivre, vide, à mains nues, les latrines puantes des personnes de castes supérieures. Voulant que sa fille, Lalita, échappe à ce destin tout tracé, elle a économisé pendant des années pour pouvoir l’envoyer à l’école. Hélas, dès le jour de la rentrée, le maître impose à Lalita de balayer la classe. Devant son refus catégorique, l’enfant est battue jusqu’au sang. Ecoeurée et humiliée, Smita prend la décision de s’enfuir, seule avec sa fille, pour aller tenter sa chance « à la ville », plusieurs milliers de kilomètres plus loin, et tenter de s’élever socialement.

Il y a aussi, Giulia, 20 ans, sicilienne qui travaille dans l’atelier de son père, un atelier spécialisé dans le traitement des cheveux humains pour en faire des perruques ou des extensions. Alors que la jeune femme vient de commencer une histoire d’amour avec le beau Kamal, un jeune réfugié Sikh, elle apprend que son père a été victime d’un accident de la route qui l’a laissé pour mort. Commence alors un chemin de croix pour la jeune femme quand elle comprend que l’atelier est en faillite et que le seul moyen de le sauver est d’épouser un riche ami de la famille.

Il y a enfin Sarah, brillante avocate quadragénaire qui vient d’être élevée au rang d’associée dans le prestigieux cabinet où elle travaille à Montréal. Sarah a tout sacrifié, dont ses deux mariages, pour parvenir à satisfaire ses ambitions. Mais alors qu’elle atteint l’apothéose professionnelle, elle apprend qu’elle souffre d’un cancer du sein. Sarah le sait : Dans son entreprise, être amoindri signifie tout perdre. Elle met alors une stratégie pour cacher le mal qui la ronge à ses collègues.

De ces trois portraits, c’est celui de Smita qui m’a le plus intéressée. On sent que Laëtitia Colombani a effectué un gros travail de recherche sur les castes en Inde et plus particulièrement, sur les Intouchables. J’ai donc appris beaucoup en lisant son texte. Je connaissais les Intouchables mais jamais je n’aurais imaginé le degré de misère dans lequel ce peuple est maintenu. J’avoue que les lignes du roman consacrés à Smita ont été une vraie claque et ce sont celles qui m’ont le plus émue.

En revanche, je suis beaucoup moins convaincue par les chapitres consacrés à Sarah et à Giulia. Tout est trop appuyé dans leur histoire, la pression et les traditions familiales pour l’une, la pression d’un monde du travail qui ne pardonne rien aux femmes, pour l’autre. J’avoue que j’avais l’impression par moment de lire un roman type « feel good » et dans ma bouche, ce n’est pas un compliment. A trop caricaturer, Laëtitia Colombani finit forcément par desservir la cause des femmes pour laquelle elle se bat.

En résumé : Un livre pas inintéressant mais trop caricatural et simpliste pour provoquer la vague d’enthousiasme qui a salué sa sortie en librairie.

 

Deux soeurs

deux soeursComme je l’ai écrit dans une récente chronique, j’ai été déçue, pour la première fois, par un roman de David Foenkinos. Cela ne m’a pas découragé de lire le dernier qu’il a publié aux éditions Gallimard, Deux soeurs. Il faut dire, pour être honnête, que devant les nombreux éloges reçus par ce roman, je l’avais acheté avant d’être si déçue par la lecture de Je vais mieux. 

L’héroïne de Deux soeurs s’appelle Mathilde. Professeur de français passionnée par son métier, elle vit à Paris avec Etienne, heureuse dans son couple et pleine de projets : Etienne ne vient-il pas de la demander en mariage et de lui faire part de son envie de devenir père lors de leurs dernières vacances en Croatie ? Hélas, tout s’effondre pour la jeune femme lorsqu’Etienne rompt brutalement avec elle pour, comble de l’humiliation, retourner vivre avec Iris, son premier amour qui l’avait quitté quelques années plus tôt. C’est trop pour Mathilde qui sombre dans une profonde dépression. Alarmée, sa soeur aînée, Agathe, jeune mariée et maman d’une fille âgée de quelques mois, lui propose de l’héberger dans son minuscule appartement. Une cohabitation maladroite et bien plus subie que voulue s’installe alors entre les trois adultes et le bébé. Une cohabitation pendant laquelle Mathilde révèle petit-à-petit sa personnalité border-line et glaçante que la déception amoureuse a fait émerger.

Comme d’habitude, David Foenkinos explore la complexité des rapports humains. Mais pour la première fois, il le fait dans une atmosphère anxiogène, avec une héroïne dont on sent très vite la fragilité psychologique et le danger qu’elle constitue pour son entourage. A bien des égards, Deux soeurs, m’a fait penser à Chanson douce de Leïla Slimani. A la seule différence que, dans Chanson douce, le drame qui va se jouer est connu dès le premier chapitre, le roman consistant à expliquer comment il a pu se jouer. Dans Deux soeurs, on sent au bout de quelques chapitres qu’un drame va avoir lieu, on en est même persuadé. Oui mais lequel ? Et c’est cette interrogation qui fait monter l’angoisse au fil de la lecture.

David Foenkinos sait rendre ses personnages et les situations dans lesquelles ils évoluent très réels, criants de vérité même. C’est sans doute la raison pour lesquelles on s’y attache et qu’on est si triste,voire même agacé, de voir Mathilde s’enfoncer dans une sorte de délire, incapable de remonter la pente, comme anéantie par sa rupture avec Etienne. Et qu’on est si inquiet pour Agathe, Frédéric et la petite Lili, dont on pressent qu’ils ne sortiront pas indemnes de cette cohabitation.

L’auteur est également remarquable dans sa capacité à distiller les relations à l’intérieur d’une fratrie, à montrer comment la douleur immense peut engendrer la jalousie, jusqu’à devenir pathologique, comment les liens du sang sont fragiles.

Un roman, fin, délicat, sensible sur la passion amoureuse et ses dérives que je vous recommande chaleureusement.

 

La punition qu’elle mérite

La-punition-qu-elle-meriteEt voilà ! J’ai terminé hier la dernière enquête de Thomas Linley et de Barbara Havers, les deux inspecteurs de Scotland Yard créés depuis plus de 30 ans par l’Américaine Elizabeth George. Et une nouvelle fois, un sentiment de tristesse m’a envahie, tant je suis attachée à ces deux personnages et à leur vie personnelle dont on suit la trajectoire à chaque nouveau roman, en parallèle de l’intrigue policière.

Dans La punition qu’elle mérite, (paru aux Presses de la Cité dans une traduction d’Isabelle Chapman), Barbara Havers, toujours aussi imprévisible, mal fagotée, gouailleuse et célibataire, est envoyée avec sa chef, la commissaire Isabelle Ardery,  en proie à des problèmes familiaux largement dus à son alcoolisme chronique, dans une bucolique bourgade du Shropshire (à deux pas du Pays de Galles) où elles doivent tirer au clair le suicide d’un prévenu alors qu’il se trouvait en garde-à-vue pour une affaire de pédophilie. La commissaire Ardery, pressée de rentrer à Londres et engluée dans ses problèmes personnels, ne tarde pas à confirmer la thèse du suicide alors que Barbara Havers, intriguée par le comportement pour le moins léger de l’îlotier de garde ce jour-là, de même que par la façon bizarre dont l’arrestation du prévenu s’est faite, veut pousser plus loin les investigations. Désavouée, la commissaire Ardery est remplacée par Thomas Linley, toujours aussi beau, racé, pur produit de l’aristocratie britannique, pour poursuivre les investigations. Le sympathique et inénarrable duo d’enquêteurs se reforme donc, pour la plus grande joie des lecteurs. Et ces deux-là vont rapidement découvrir que dans la bourgade de Ludlow aux apparences si tranquilles, beaucoup de gens ont des choses à cacher. Jusqu’à aller jusqu’au meurtre pour préserver de vilains secrets ? Allez savoir…

Comme d’habitude, j’ai adoré cette lecture (je n’ai, pour le moment, jamais été déçue par un polar d’Elizabeth George).

  • Pour la finesse des descriptions des lieux et paysages. On ne lit pas un roman qui se passe en Angleterre. Non, on est en Angleterre.
  • Pour la finesse des descriptions et caractères des personnages secondaires et principaux qui les rend si réels.
  • Pour le temps qu’Elizabeth George met à poser son intrigue et à entrer dans l’histoire, sans que cela ne soit ennuyeux. Lire un Elizabeth George, c’est savoir prendre son temps parce que chacune des vies des différents protagonistes est longuement expliquée, analysée et que cela fait partie intégrante de l’intrigue.
  • Pour sa façon qu’elle a de balader le lecteur de fausse piste en fausse piste avant que la vérité n’éclate sans invraisemblance ni hasard qui tombe un peu trop bien.
  • Pour la joie que l’on a à retrouver les personnages principaux qu’on a appris à aimer au fur et à mesure des enquêtes et dont l’évolution de la vie privée nous tient en haleine à chaque nouvelle parution
  • Pour la relation extraordinaire, teintée d’admiration et de respect mutuel, qu’entretiennent Barbara Havers, issue des quartiers populaires de Londres, et Thomas Linley, issue de l’aristocratie britannique, propriétaire d’un hôtel particulier dans l’un des quartiers les plus chics de Londres et d’un manoir en Cornouailles. Si ces deux-là s’agacent souvent, ils sont aussi liés par une relation plus qu’amicale, presque fraternelle malgré leurs origines sociales diamétralement opposées.

Amateurs de bons polars, ruez-vous sans problème sur le dernier opus d’Elizabeth George qui tient toutes ses promesses. A celles et ceux qui ne connaissent pas la série et voudrait la découvrir, je suggère de commencer par Enquête dans le brouillard, le premier de la série qui vous permettra de voir dans quelles circonstances Havers et Linley ont été conduits à enquêter ensemble avant de devenir les personnages récurrents et fétiches d’Elizabeth George et de suivre les soubresauts de leur vie privée, souvent malmenée.

 

Nuit sur la neige

nuit sur la neige« Quel titre curieux ! », me suis-je dit quand je suis tombée sur ce bouquin dans les rayonnages de la bibliothèque de ma ville… J’avoue que le résumé sur la quatrième de couverture ne me tentait pas vraiment mais c’était un roman de Laurence Cossé, dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais jamais lu. Je me suis dit : « Pourquoi pas ? » et suis donc ressortie de la bibliothèque avec Nuit sur la neige (Edition Gallimard) sous le bras.

Le résumé qui ne me tentait pas, je vous le livre ici : Nous sommes en 1935 à Paris dans le milieu très bourgeois d’étudiants qui préparent le concours d’entrée en école d’ingénieurs dans un établissement sévère et huppé tenu d’une main de fer par des frères jésuites. Il y a là Robert (dit Robin), que sa mère élève seule suite au décès de son mari pendant La Grande Guerre, un peu écrasé par le poids de son défunt père devenu héros malgré lui. Et puis, Conrad, Suisse, énigmatique, séducteur, riche, pétri d’humanisme et d’idées de gauche auquel le jeune Robin, élevé, couvé même, dans un catholicisme traditionnel de droite, voue une admiration sans borne, teintée d’un peu de défiance quand même : Ils sont tellement différents. Pendant les vacances de Pâques 1936, les deux amis ont l’occasion de partir skier à Val d’Isère dans ce qui est alors un pauvre petit village de paysans, à une époque où, encore bien plus qu’aujourd’hui, seule une toute petite minorité de privilégiés peut s’adonner à ce sport en devenir. Ce séjour de six jours va marquer Robin à jamais. 

Nuit sur la neige est un court roman de 142 pages qui se lit très vite tant l’écriture de Laurence Cossé est limpide et belle. Finalement, je me suis laissée séduire par cette histoire, toute simple. J’ai aimé la façon dont l’auteure parle de l’adolescence et l’inscrit dans une époque O combien corsetée et traversée par les tensions politiques qui mèneront l’Europe au pire et qu’elle décrit parfaitement. J’ai bien aimé sa façon de revenir sur les débuts de ce qui ne s’appelle pas encore des « stations de sports d’hiver », sur sa façon de s’interroger sur ce que vont devenir les premiers habitants de ces montagnes encore difficilement accessibles. Seront-ils chassés ? Auront-ils droit à une part de ce « gâteau » qui s’annonce déjà comme très rentable ? J’ai bien aimé l’amitié qui lie Robin et Conrad, la jalousie qui survient aussi parfois entre eux, les premiers émois amoureux de Robin, si naïf encore, quand débarque une mystérieuse skieuse et l’espèce de compétition qui s’instaure alors avec Conrad, plus âgé et qui semble avoir déjà tellement vécu. J’ai beaucoup aimé la fin aussi, une fin à laquelle on ne s’attend pas du tout et qui vient bousculer tragiquement à jamais la vie de nos deux héros.

Laurence Cossé sait raconter de belles histoires d’une plume sensible et douce. Un très beau moment de lecture dans une époque révolue mais parfaitement bien rendue qui m’a donné envie de lire d’autres romans de cette auteure.

Je vais mieux

J’ai déjà chroniqué pas de mal de romans de David Foenkinos ici. C’est un auteur que j’apprécie particulièrement. D’ordinaire. J’écris « d’ordinaire » parce qu’avec Je vais mieux paru chez Gallimard il y a déjà quelques années, j’ai été passablement déçue. Non, carrément déçue, plutôt. A tel point que je me dis que David Foenkinos peut sans doute remercier ses précédents romans car je ne suis pas sûre qu’un éditeur aussi exigent que Gallimard aurait accepté de publier ce manuscrit s’il s’était agi du premier. A moins que cet éditeur ait changé de ligne éditoriale et qu’il se mette à faire dans la bluette.

Parce que, de mon point de vue, Je vais bien est une gentille bluette qui se lit vite et avec beaucoup d’agacement. J’ai pourtant aimé le début qui voit un narrateur dont on ne connaîtra jamais ni le nom ni le prénom consulter pour un virulent mal de dos aussi soudain qu’inattendu. J’ai bien aimé la façon dont David Foenkinos retranscrit l’angoisse du narrateur, persuadé d’être atteint d’une maladie grave, qui se fait des noeuds au cerveau et distille le moindre commentaire des médecins pour en trouver le sens caché alors même que les premiers résultats d’examen ne révèlent rien d’anormal. A dire vrai, je me suis même assez bien reconnue dans ce personnage.

Hélas, ce début prometteur est vite gâché par une suite où s’alignent les clichés, les hasards qui tombent trop bien, les situations caricaturales quand elles ne sont pas convenues. Moi qui, jusqu’à présent, aimais tant la sensibilité et la profondeur avec lesquelles David Foenkinos décrivait ses personnages, les faisait vivre, tissait une histoire et disséquait les sentiments, j’ai eu l’impression de me retrouver dans une romance « feel good ». Parce que, oui, bien-sûr comme on l’a deviné au bout de quelques pages à peine, le mal de dos du narrateur traduit un mal de vivre. D’ailleurs, en quelques jours, le narrateur perd son travail, sa femme le quitte et il n’a quasi plus de relations avec ses enfants qu’ils n’a pas voulu voir grandir. Et c’est là, pourtant, que le miracle se produit. Alors que, devant une telle situation, le commun des mortels s’effondrerait, le narrateur, lui, va mieux. Il faut dire que la vie, après l’avoir mis par terre, lui fait de bien beaux cadeaux. Par de très heureux et nombreux concours de circonstances, il renoue, par exemple, sans effort, avec ses enfants, il n’a plus aucun problème d’argent (merci l’héritage inattendu et la très généreuse prime de licenciement tout aussi inattendue), rencontre une jeune femme douce, charmante et intelligente et devient même l’heureux propriétaire d’un « hôtel littéraire » dans lequel toute l’intelligensia parisienne se presse. Facile, dans ces conditions, d’aller mieux. Mais qui, pour croire, à pareil destin ?

Vraiment pas le meilleur de David Foenkinos, avec certaines scènes qui frisent même le ridicule. (Une particulièrement m’a marquée : Le narrateur trouve que sa femme et lui sont restés trop proches malgré leur séparation. ll lui demande, donc, de lui dire enfin tout ce qu’elle ne supporte pas chez lui, tout en cassant tout ce qui lui tombe sous la main dans la maison. Et une fois qu’ils se sont bien injuriés, qu’ils ont bien tout cassé, voilà, tous les deux sont contents, ils vont mieux  « avec la force de pouvoir vivre l’un sans l’autre. [Leur] histoire était finie »).

Un roman à éviter pour celles et ceux qui voudraient découvrir la plume de David Foenkinos. Et pour celles et ceux qui la connaissent déjà.

L’enfant perdue (L’amie prodigieuse IV)

L-enfant-perdueEt voilà ! Avec L’enfant perdue, je viens d’achever la quadrilogie de l’Italienne Elena Ferrante commencée avec L’amie prodigieuse il y a quelques années.

Quel plaisir de retrouver les deux héroïnes, Raphaëlla Cerullo, dite Lila, et la narratrice, Elena Gréco, dite Lénu. Ayant commencé la saga en livre de poche, je voulais la terminer dans la même collection, histoire que l’ensemble ne soit pas dépareillé dans ma bibliothèque. Il m’a donc fallu attendre 18 mois pour pouvoir me plonger dans le dernier tome, sorti récemment chez Folio Poche.

Dans L’enfant perdue, on retrouve Lila et Lénu alors qu’elles abordent la trentaine dans les années 70. Toutes les deux ont des vies diamétralement opposées désormais. Lila, qui habite toujours Naples dans le même quartier pauvre, s’est mise en ménage, sans réelle conviction, avec Enzo, un ami d’enfance, suite au naufrage de son mariage qui l’a conduite à vivre dans une très grande précarité. Ensemble, ils élèvent Genaro, le fils de Lila et créent une société informatique qui devient très vite florissante. Lila, fidèle à elle-même, refuse malgré tout de quitter le quartier qui l’a vu naître.

Quant à Lénu, écrivaine reconnue, elle s’est mariée à Pietro, un professeur d’université à Florence dont elle a eu deux filles. Elle n’a plus rien à avoir avec la gamine inculte des quartiers pauvres et populaires de Naples qu’elle était du temps de son enfance. Mais sa vie ne la satisfait pas. Elle s’ennuie et ne trouve pas vraiment sa place dans cet univers intellectuel et bourgeois qu’elle a pourtant cherché à intégrer de toutes ses forces. De ce fait, les retrouvailles avec le beau Nino, qui fut l’amant de Lila et dont elle est amoureuse depuis l’adolescence, viennent tout bouleverser : Délaissant mari et enfants, Lénu s’enfuit avec lui, le suit au gré de ses pérégrinations professionnelles et littéraires et finit par venir revivre à Naples où Nino est professeur. Le retour dans la ville natale de Lénu,  plus subi que réellement voulu, permet  de retrouver les nombreux autres personnages de la saga : Carmen, qui souffre toujours pour son frère Pasquale, impliqué dans plusieurs meurtres avec les Brigades rouges et dont la tête est mise à prix, Elisa, la soeur de Lénu, qui entreprend une liaison avec le mafieux Marcello Solara, Mariarosa, la soeur de Nino, Antonio et Alfredo, les amis d’enfance… Avec, bien-sûr, en toile de fond, une superbe peinture de Naples et un retour sur 30 ans d’événements qui ont marqué l’Italie.

Dès les premières pages de L’enfant perdue, on comprends que les deux héroïnes, malgré les épreuves ou les joies qu’elles ont pu vivre, n’ont pas changé d’un iota. Lenu jalouse toujours l’intelligence, la vivacité, voire même l’insolence de Lila, qui vit sans se préoccuper de l’avis des autres. Toujours aussi peu sûre d’elle, elle vit sa carrière d’écrivain presque comme une usurpation. Au fond et paradoxalement car entre les deux amies finalement, c’est elle qui a réussi, elle se sent continuellement inférieure à Lila. Jusqu’à imaginer, au début du roman, que Lila pourrait lui reprendre Nino.

Lila est, elle, toujours borderline, toujours prête à partir en vrille, toujours prête à mettre par terre ce qu’elle a brillamment construit, toujours dans l’excès. Et c’est cet excès qui la conduira d’ailleurs à vivre un drame, le drame de sa vie, alors que Lénu, poursuit sa route vers le succès, avec une chance insolente et presque injuste.

Est ce vraiment une amitié qui lie ces deux femmes pendant plus de 60 ans ? Je n’en suis pas sûre. Si Lénu renoue avec Lila à Naples, c’est d’abord parce qu’elle a besoin d’elle et tout en restant sur le qui-vive. Quant à Lila, elle connaît parfaitement l’ascendant qu’elle a sur Lénu et s’en amuse, s’en régale et en joue. Plus qu’une amitié, c’est, de mon point de vue,  une compétition teintée de jalousie réciproque qui unit ces deux femmes si différentes.

Le premier tome de la saga, L’amie prodigieuse, s’ouvrait sur la disparition mystérieuse de Lila, alors qu’elle a 66 ans. Evidemment, arrivant au terme de l’histoire de Lila et de Lénu, je m’imaginais savoir enfin le pourquoi de cette disparitions mystérieuse. J’ai regretté qu’Elena Ferrante ajoute finalement du mystère à ce mystère et laisse une fin très ouverte qui ne donne aucune vraie réponse. Malgré tout, ce 4ème tome est un vrai régal et j’avoue avoir été un peu triste en refermant le livre à l’idée d’en avoir terminé avec la bouillante Lila et la complexe Lénu.