Celui qui va vers elle ne revient pas

shulem deen« Celui qui va vers elle ne revient pas » sont les mots employés dans la Bible pour qualifier celui qui a une relation avec une femme adultère. Ce sont les mêmes mots qui sont employés dans le Talmud pour qualifier le juif hérétique, c’est-à-dire celui qui ne croit plus. « Celui qui va vers elle ne revient pas » est aussi le titre du roman très largement autobiographique de l’Américain Shulem Deen paru aux éditions Globe, pour lequel il a reçu le « Prix Médicis essai » et que je viens de terminer. C’est un roman édifiant, un témoignage brut qui nous fait entrer dans une communauté dont je ne soupçonnais même pas l’existence : celle des « Skver », l’une des communautés juives hassidiques ultra-orthodoxes (originaire d’Europe centrale) les plus extrêmes.

Shulem Deen, âgé aujourd’hui d’une quarantaine d’années, a été élevé dans la communauté Skver de New-York, à « New Square », un quartier où ne vivent que des Juifs ultra-orthodoxes, en tenue traditionnelle : kippa ou schtreimel (chapeau de fourrure) sur la tête, longue barbe et papillotes qui encadrent le visage, chemise blanche et long manteau noir sur pantalon noir pour les hommes, en gros,  Louis de Funès dans « Rabbi Jacob » ; Foulard et jupe longue pour les femmes. Dans cette communauté, toute la vie quotidienne est axée sur la Thora et le Talmud. Tout est validé par la parole de Rabbins (appelés ici Rebbe) tout puissants. Pas de télévision, pas de radio, pas d’internet, pas de journaux dans les maisons. Il ne faudrait pas que les fidèles soient contaminés par les moeurs des « Goyim » (les non-juifs) forcément dépravées. Pas de loisirs, non plus : tout  est rythmé par une interprétation rigoureuse de la Thora et du Talmud et par les prières à la synagogue. L’enseignement que reçoivent les enfants à la « Yeshiva » est à l’avenant : Pas de maths, pas d’anglais, pas de géographie mais l’étude quotidienne des textes de la Torah et des règles du Talmud en yiddish. Complètement coupés du monde, les jeunes garçons et jeunes filles n’ont pas le choix non plus quand il s’agit de choisir celui qui partagera leur vie : Tout est décidé par la Communauté, avec l’assentiment du Rabbin alors qu’ils atteignent l’âge de 18 ans. Innocents comme l’oiseau qui vient de naître en terme d’éducation sexuelle, ils se débrouillent pour apprendre à faire ce à quoi ils sont destinés : Faire des enfants, tous appelés à être « une bénédiction de Dieu ». Le tout en vivant très chichement puisque sans métier, avec pour seules perspectives professionnelles l’enseignement de la Torah et du Talmud dans les « Yeshivas » pour les hommes et la tenue de la maison pour les femmes.

Un jour d’oisiveté, Shulem Deen tombe par hasard sur un poste radio. Bravant l’interdit, poussé par une curiosité trop forte, il l’allume. Et découvre un monde inconnu. Un monde qui n’a d’ailleurs pas l’air d’être aussi dépravé que les rabbins l’affirment. Et c’est alors l’engrenage. Le jeune homme de 25 ans, déjà père de cinq enfants, se lance dans une quête éperdue de savoirs : fréquentation des médiathèques, découverte d’internet, des journaux, de la télévision, découverte de l’informatique qui lui donne envie de trouver un véritable emploi hors de la communauté… Des savoirs qui le mènent aussi à douter de plus en plus de sa foi et à avoir envie d’épouser la façon de vivre des goyims. Jusqu’à la rupture avec la communauté, que lui impose le Rabbin pour cause « d’hérésie ».

Le roman de Shulem Deen s’ouvre sur cette rupture. Il s’emploie ensuite à décrire sa vie dans la communauté depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte et toutes les étapes qui l’ont conduit à son émancipation. Et c’est édifiant ! Avançant dans ma lecture, je pensais à chaque page : « Mais comment peut-on imposer à des gens, sous prétexte de religion, de vivre de manière aussi arriérée et étriquée ? Comment peut-on nier à ce point leur doit à la liberté, leur droit à penser d’eux mêmes? » Se faisant, on suit avec passion les étapes qui conduisent Shulem Deen à renier ce qu’il a vécu jusqu’à présent et l’on a envie d’applaudir à chacun de ses pas victorieux contre l’obscurantisme.

C’est un très beau et courageux témoignage que nous livre Shulem Deen, désormais divorcé de son épouse (qui ne l’a pas suivi sur le chemin de la connaissance et des savoirs) et sans beaucoup de nouvelles de ses enfants qui vivent toujours dans la communauté Skver. Ne vous laissez pas rebuter par les cinquante premières pages du roman, un peu fastidieuses il faut l’avouer, tant elles regorgent de termes yiddish non traduits et de fêtes et rituels juifs un peu obscurs, pour qui ne connaît pas bien -comme c’est mon cas- la religion juive. Cela vaut le coup de s’accrocher !

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