Publié dans Une femme et des livres donne la parole

Bénédicte Vidor, l’auteure qui aimait bousculer ses lecteurs

Elle est professeur de philosophie en région Rhône-Alpes, mariée à un médecin et maman de trois grands enfants. Bénédicte Vidor m’a un peu déstabilisée avec son deuxième roman, Syndrome O, paru aux éditions Abordables, dont vous pouvez retrouver la chronique ici. J’ai donc voulu en savoir un peu plus sur cette auteure, qui a beaucoup écrit dans sa jeunesse, sans mener ses projets à bout, et qui, la cinquantaine venue, a repris la plume avec talent et bonheur. J’ai découvert une femme charmante, cultivée, au rire cristallin communicatif. Je vous propose aujourd’hui de découvrir les réponses qu’elle a faites à mes nombreuses questions.

Bonjour Bénédicte Vidor et merci d’avoir accepté cette interview. Je viens de vous présenter en quelques mots. Pouvez-vous compléter ce bref portrait ?

« Oui, bien-sûr. J’enseigne effectivement la philosophie mais j’ai commencé mes études par un cursus en lettres. De cette formation, je suis restée très sensible à la littérature qui ouvre sur le monde contemporain, qui apporte un regard critique sur notre monde. J’adore également tout ce qui touche au courant « Nouveau roman »*. J’aime l’idée d’une écriture en train de se faire, d’une écriture qui expérimente. C’est un peu ce vers quoi j’ai voulu tendre dans Syndrome O, d’ailleurs. J’aime déstructurer les phrases pour les rendre plus perméable à l’émotion. Une écriture trop classique m’ennuie assez vite « .

bénédicte vidor

-L’écriture a-t-elle toujours fait partie de vous ?

« Oui. De mémoire, j’ai toujours voulu écrire. Enfant et adolescente, j’écrivais des poèmes. Pendant mes études de lettres, puis de philosophie, j’ai commencé des romans que je n’ai jamais terminés. Et puis, je me suis mariée, j’ai eu mes enfants, le temps m’a donc manqué pour concrétiser mes projets littéraires. Je m’y suis remise il y a quelques années quand mes enfants sont devenus grands. En 2014, j’ai publié Porte de sortie aux éditions Chemins de traverse, et puis, tout récemment, en mars 2017, j’ai publié Syndrome O aux Editions abordables, une toute jeune maison d’édition parisienne ».

-Syndrome O est un roman qui peut déstabiliser le lecteur, tant dans sa forme que dans son histoire. Comment l’idée d’un tel roman, dans lequel vous défendez l’idée que les grands singes sont -quasi- autant des humains que nous, vous est-elle venue ?

« Je comprends qu’une telle histoire puisse déstabiliser. L’idée m’est venue tout simplement en visitant un zoo, dans les environs de Lyon. Devant la cage des primates, j’ai vu un gorille qui prenait la position du Penseur de Rodin. En face de lui, une famille complète s’amusait à imiter les singes en poussant de grands cris. Cette image m’a fascinée. J’avais devant moi un gorille qui donnait l’impression de réfléchir, pendant que des humains se comportaient comme des imbéciles. Cette espèce d’inversion des rôles m’a à tel point troublée que j’ai décidé d’en faire la trame de mon prochain roman ».

-Vous allez très loin dans votre roman puisque votre héroïne, Ben, primatologue asociale, en vient à préférer la compagnie de ses singes plutôt que celle des humains. Elle communique d’ailleurs avec eux par une sorte de langage des signes et éprouve pour l’une des femelles un attachement fraternel. Une nuit, elle rêve même qu’elle fait l’amour avec l’un de ses singes.

« Oui, je vais très loin mais, en même temps, des travaux scientifiques ont démontré que les grands singes pouvaient communiquer grâce au langage des signes et que leur QI avoisinait les 100, ce qui correspond à une intelligence humaine moyenne. Je n’ai donc rien inventé. Après, oui, mon héroïne est border-line, effectivement, puisqu’elle ne met plus de limites entre l’Homme et le singe. D’où le titre du roman Syndrome O, un courant de pensée qui affirme que la seule ligne de démarcation entre l’Homme et l’animal est que le premier veut absolument trouver un sens à sa vie, quitte à se la gâcher, d’ailleurs. Vous remarquerez toutefois que Ben ne couche pas avec ses singes, elle en rêve seulement et ce rêve la perturbe, la met mal à l’aise comme si elle comprenait que là était la ligne à ne pas franchir dans son idée d’équivalence entre l’Homme et le singe. C’est la limite que je me suis imposée également dans l’écriture de ce roman. J’ai eu le sentiment que faire coucher mon héroïne avec un gorille n’aurait rien apporté à l’histoire et l’aurait au contraire desservie, en la faisant apparaître comme trop gratuitement provoquante ».

-Votre roman est finalement assez dans l’air du temps puisque l’on assiste depuis quelques années à une prise de conscience du bien-être animal ?

« Oui, c’est vrai. Notre regard sur les animaux, et notamment sur les animaux d’élevage, est en train de changer et c’est une excellente nouvelle. La cause animale est bien plus entendue qu’auparavant. On se préoccupe davantage des conditions d’abattage des animaux, des conditions d’élevage. De plus en plus de voix s’élèvent pour défendre une nourriture autre que la nourriture animale. Le temps de l’Homme surpuissant, dominant toutes les autres espèces animales, est en train de changer. Cette prise de conscience par rapport aux animaux arrive en même temps que celle vis-à-vis de notre environnement. Un peu comme si l’Homme se rendait compte, un peu tard, qu’il ne peut pas faire tout ce qu’il veut sans en payer un jour les conséquences ».

-Depuis la sortie de Syndrome O, vous avez participé à plusieurs salons et à des signatures en librairie. Comment votre roman est-il reçu ?

« C’est un roman intergénérationnel, dont les hommes, généralement, préfèrent l’histoire et les femmes, le style. C’est un roman dérangeant, alors, certains s’étonnent qu’une telle idée ait pu germer dans mon cerveau, quand d’autres, au contraire, adhérent complètement à l’idée de défendre la cause animale. C’est, en tout cas, un roman qui ne laisse pas indifférent. C’est vraiment agréable pour moi de rencontrer des personnes qui ont lu mon livre, de voir comment elles se sont appropriées l’histoire. Ecrire et être lu, c’est un bonheur sans nom pour n’importe quel auteur ».

-Avez-vous d’autres projets littéraires sur le feu ?

« Oh oui ! J’ai quasi terminé mon prochain roman qui s’appellera Porte d’entrée, comme un clin d’œil à mon premier roman, Porte de sortie. Je suis assez lente dans mon processus d’écriture. Ce roman est commencé, par exemple, depuis cinq ans. Souvent, quand j’ai terminé une première ébauche, je la laisse dans un tiroir pendant un an, puis, je m’y penche à nouveau et… je suis effarée par ce que j’ai écrit. Du coup, je reprends tout depuis le début, puis je laisse reposer à nouveau. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que j’arrive à une version qui me satisfasse. C’est là où j’en suis avec Porte d’entrée. Je vais donc prochainement envoyer le manuscrit à ma maison d’édition ».

Merci Bénédicte et bon vent à vos projets littéraires !

*Courant littéraire du XXème siècle dont Alain Robbe-Grillet est l’un des principaux représentants. Le nouveau roman se veut un art conscient de lui-même. L’intrigue et le personnage, qui étaient vus auparavant comme la base de toute fiction, s’estompent au second plan, avec des orientations différentes pour chaque auteur, voire pour chaque livre.

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