Publié dans Une femme et des livres donne la parole

Livres et cinéma… Les extraordinaires boîtes à rêve de Sandra Mézière

sandra-meziereSandra Mézière aime le cinéma. Et la littérature. Qu’aime-t-elle le plus ? Elle ne sait pas. Alors, elle parle des deux avec enthousiasme et passion. Rencontre avec une romancière et chroniqueuse cinéma sensible, élégante, et diablement sympathique.

Bonjour Sandra et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! Vous êtes Lavalloise d’origine, toujours très attachée à votre ville natale, mais parisienne depuis de nombreuses années. Vous êtes critique cinéma et blogueuse de profession depuis plus de 15 ans. Comment s’est dessinée cette carrière, pour le moins originale ?

« Bonjour et merci à vous pour ces questions. Je voudrais préciser que je ne me considère pas comme critique de cinéma mais plutôt comme quelqu’un qui, à la suite de hasards (qui n’en sont finalement peut-être pas tant que ça), a le privilège de vivre au rythme de ses passions, pour l’écriture comme pour le cinéma, et surtout de les partager. J’ai toujours été passionnée par le cinéma. D’ailleurs, très jeune, j’ai pris l’habitude de lire les journaux consacrés au 7ème Art. C’est là que j’ai trouvé par hasard, (enfin…au début du moins était-ce un hasard),  des concours permettant d’intégrer des jurys de festivals de cinéma. Dans la presse locale, aussi. C’est comme cela que j’ai fait partie d’un jury la première fois, en 1998, au Festival du Film de Paris. J’avais déjà un peu attrapé le virus des festivals en découvrant  le Festival du Cinéma Américain de Deauville où je vais chaque année depuis l’adolescence. C’est ensuite devenu  un défi et un jeu pour me distraire de mes études de Droit. Cela me permettait aussi de découvrir des films que je n’aurais pas vus ailleurs et de découvrir de l’intérieur ces festivals de cinéma qui, au départ, me semblaient inaccessibles, moi qui venais d’un milieu qui en était totalement étranger. Finalement, grâce à ces concours, j’ai dû faire partie d’une bonne dizaine de jurys de festivals de cinéma aux quatre coins de la France ! C’est par un concours également qui, à l’époque, s’appelait le Prix de la Jeunesse* et qui aujourd’hui n’existe malheureusement plus, que je suis allée au Festival de Cannes la première fois. J’avais été un peu frustrée car j’avais mes examens de droit, sciences politiques le lendemain de mon retour. J’avais donc le sentiment de ne pas  en profité pleinement, même si ce premier Festival de Cannes, en 2001, fut pour moi réellement magique. Alors je me suis promis d’y retourner l’année suivante. A ma grande surprise,  l’année d’après, j’ai obtenu l’accréditation. Jamais alors je n’aurais imaginé être accréditée et y retourner pendant 17 ans, du premier au dernier jour, et y vivre tant de moments incroyables.  En 2003, j’ai créé mon premier blog, Inthemoodforcinema.com, pour faire découvrir les pépites cinématographiques que je voyais dans ces festivals, partager mon enthousiasme, mais aussi raconter en récits, presque comme des nouvelles déjà, ces incroyables et singulières expériences que représentaient mes participations à des jurys de festivals de cinéma. Et aujourd’hui, je continue à couvrir tous ces festivals où j’ai désormais le plaisir d’être invitée chaque année. Comme la passion pour le cinéma était la plus forte, après mes études de droit, j’ai entrepris un nouveau cursus, en médiation culturelle, puis un Master professionnel de cinéma à Panthéon Sorbonne. Mon mémoire de fin d’études de cinéma consistait en un scénario et c’était vraiment ce à quoi je me destinais. Il a failli être produit (mais avec le recul heureusement qu’il ne l’a pas été, trop imparfait, et finalement ma route aurait été différente). J’ai ensuite eu quelques déconvenues alors j’ai laissé un temps le scénario de côté pour me consacrer à mes blogs qui me valaient de plus en plus de sollicitations. Et puis c’était un moyen aussi pour moi d’exercer ma passion pour l’écriture, de défendre ardemment les films que j’aimais et les cinéastes que je découvrais au fil des festivals…  Vous voyez, tout cela n’était pas vraiment prémédité et surtout pas avec l’objectif d’une « carrière » dans la critique. Et pour finir, c’est vrai, en effet, que je reste attachée à ma ville natale, malheureusement méconnue, et que je partage encore mon temps entre celle-ci et Paris…et les festivals ».

Vous êtes véritablement passionnée de cinéma. Qu’est ce qui vous attire tant dans le 7ème Art ? Qu’a t-il de plus que la littérature ?

« C’est une excellente question ! Pour moi, ces deux passions sont indissociables. Elles ont rythmé mon existence, très tôt, dès l’enfance. Je crois même que ma passion pour la littérature a précédé celle pour le cinéma. Et je pense que ce que j’ai aimé au départ dans le cinéma, c’est aussi ce que j’ai trouvé dans la littérature : un ailleurs, une évasion, une boîte à rêves pour la solitaire et surtout la rêveuse invétérée  que j’étais déjà. Et sans doute aussi : qu’on me raconte des histoires. Mais je ne dirais pas que le cinéma possède quelque chose de plus que la littérature. Est-ce qu’un plan permet de mieux décrire une action, de faire ressentir une émotion avec plus de justesse qu’une phrase ciselée ? Peut-être que, justement, la littérature, en nous plongeant dans l’intériorité des personnages, permet de nuancer davantage. Mais un grand cinéaste saura aussi nous le faire comprendre et traduire ces nuances en images…  En tout cas, l’un et l’autre peuvent autant me fasciner et m’enthousiasmer ».

Vous fréquentez de nombreux festivals de films partout en France dans le cadre de votre métier. Vous devez y avoir fait de nombreuses rencontres marquantes. Y en a-t-il une dont vous voudriez nous parler plus longuement ?

Il y en a eu tant depuis ma participation au jury jeunes du Festival du Film de Paris en 1998 et la rencontre cocasse et mémorable avec Sean Penn ! Je me souviens encore du « nice to meet  you » que tous les membres du jury jeunes auquel j’appartenais avaient scrupuleusement répété, de cette rencontre dans une salle de projection privée des Champs-Elysées. Nous allions regarder un film dans lequel jouait la présidente de notre jury jeunes, Nadia Farès. Il s’appelait « Les Démons de Jésus », et était quasiment intraduisible. Ce qui explique certainement que Sean Penn se soit… endormi pendant la projection. Parmi les rencontres marquantes, il y a bien sûr des acteurs ou cinéastes découverts à leurs débuts, comme Pierre Niney alors qu’il présentait son premier grand rôle dans « J’aime regarder les filles » de Frédéric Louf, au Festival de Cabourg,  un film dans lequel son talent crevait déjà l’écran. Je constate avec plaisir que, malgré son succès, il n’a pas changé et se souvient des personnes rencontrées à ses débuts. (J’en profite d’ailleurs pour recommander « Frantz » de François Ozon dans lequel il tient le rôle principal et qui est pour moi le film de l’année). Je pense aussi notamment à Etienne Daho lors de ma participation au jury du Festival du Film Britannique de Dinard, en 1999. J’étais si intimidée de me retrouver anonyme et simple étudiante en droit dans un jury de personnalités diverses. Il avait été d’une remarquable bienveillance. Mais ma plus belle rencontre est sans nul doute celle de Gilles Jacob qui fut à la tête du Festival de Cannes pendant plus de 40 ans. Il symbolise pour moi ce festival qui m’a tant fait rêver, qui me semblait inaccessible, mais aussi tout un pan de l’Histoire du cinéma. Il est d’une humilité, d’une curiosité, d’une élégance et d’une bienveillance rares. Echanger avec lui est réellement passionnant. J’en profite d’ailleurs pour vous recommander son excellent livre « Un homme cruel » paru cette année. Les plus belles rencontres sont aussi sans aucun doute les amitiés forgées au gré des festivals de cinéma et qui ont résisté à la distance et à l’écoulement du temps… »

Strass, paillettes, glamour… Vu de l’extérieur, c’est ce que renvoient généralement les festivals du film, notamment ceux de Cannes et de Deauville. Et de l’intérieur ? Vous qui les connaissez par cœur ? 

« A mes yeux, la magie du cinéma reste intacte même si je connais aujourd’hui ce qui se dissimule derrière les paillettes et le théâtre des vanités que sont parfois les festivals de cinéma. Un festival est aussi un bal des orgueilleux qui peut parfois être violent si on n’a pas assez de distance. Mais c’est bien souvent malgré tout une parenthèse enchantée, comme le furent pour moi encore cette année les festivals de Deauville, Cabourg, Dinard, Saint-Jean-de-Luz… Je mets Cannes, qui reste le plus grand festival de cinéma au monde, un peu à part. C’est un festival pour les professionnels sur lequel sont braquées les caméras du monde entier. Les enjeux et l’atmosphère sont donc forcément différents. Pour tout cinéphile, cela reste néanmoins l’endroit incroyable où l’on découvre un grand nombre de films du monde entier concentrés en un seul lieu et une formidable fenêtre ouverte sur le monde. Chaque édition suscite encore pour moi des émotions fortes. Je n’oublie pas la petite fille que j’étais et qui regardait cela à la télévision, émerveillée, sans imaginer alors un jour le vivre de l’intérieur… »

Il y a quelques mois, vous avez publié deux livres aux Editions du 38 : Un recueil de nouvelles Les illusions parallèles et un roman L’Amor dans l’âme ? Comment vous est venue cette envie d’écriture ?

« En réalité, j’ai toujours écrit, depuis l’enfance : un journal intime, enfant, des petites histoires, puis des nouvelles,  des scénarii et sur mes blogs. Pour le roman, le point de départ a été un deuil et l’envie viscérale d’aborder ce thème, l’indifférence parfois assassine de la société, son incroyable tendance à zapper, à nier presque cette douleur indicible. C’était  aussi le moyen de rendre hommage à une personne disparue, de tenter de survivre à l’insupportable en construisant plutôt qu’en détruisant. L’autre envie était celle de raconter une histoire d’amour absolu entre deux êtres blessés rendue impossible par ce théâtre des vanités qu’est aussi en l’occurrence le Festival de Cannes. Et c’était justement ma troisième envie : Plonger le lecteur dans l’atmosphère des festivals de cinéma, principalement le Festival de Cannes puisque L’amor dans l’âme se déroule dans le cadre du Festival de Cannes 2014. Ainsi, j’ai utilisé des évènements réels comme cadre de  ce roman construit comme un puzzle qui fait voyager le lecteur dans les temporalités et les vies des personnages principaux.

Pour le recueil de nouvelles Les illusions parallèles, c’était un peu différent. J’avais en tête des dizaines d’histoires que m’inspiraient les festivals, tellement propices aux hasards et coïncidences, au surgissement de l’imprévu, aux rencontres singulières. Et  puis, il y avait plein de chose que je n’avais pu mettre dans le roman que j’avais envie de raconter. Je voulais que ce soit plus ludique,  je voulais faire rêver, faire confiance au lecteur aussi, jouer avec ce qu’il attendait, le dérouter, m’amuser avec les différents styles (par exemple le polar au Festival du Film Policier de Beaune…), et là encore en plaçant des évènements réels. Ce recueil de nouvelles a été jubilatoire à écrire, contrairement au roman que j’ai considéré vraiment comme un travail, un devoir presque, auquel je m’astreignais chaque jour, et pour lequel chaque mot, chaque phrase, avaient son importance  et dont la construction était assez complexe avec une sorte de schéma préalable auquel j’avais décidé de me conformer. Et puis parce que, dans le roman, si l’intrigue est une fiction, les émotions, certaines du moins, sont inspirées d’émotions réelles, je voulais donc qu’elles soient précises et justes mais surtout pas impudiques. Pour les nouvelles, je me suis laissé guider par l’écriture, les lieux, les personnages, sans contraintes et sans barrières… Je voulais aussi que ces livres soient des déclarations d’amour au cinéma, à nouveau partager ma passion. J’ai eu la chance, en effet, que les Editions du 38 publient ces deux livres, et je remercie encore sa fondatrice, Anita Berchenko, pour son constant soutien. »

Vos deux livres se passent dans le milieu des festivals de cinéma avec des descriptions très réalistes et réussies. Pourquoi ce choix ? L’envie de montrer l’envers du décor ? L’impression d’être plus « en sécurité » dans un milieu que vous connaissez par cœur ?

« En fait, ce qui m’intéresse,  c’est de faire tomber les masques, de voir ce qui se dissimule derrière les apparences, donc le milieu du cinéma était parfait pour cela. Mais bien évidemment, j’avais surtout envie de faire découvrir cet univers que je côtoie depuis l’adolescence, à mes lecteurs qui ne le connaissent pas, qui les intriguent ou les font rêver. Mais c’est surtout aussi un formidable cadre pour placer une histoire, en raison notamment d’un cadre spatio-temporel restreint et des lieux de rêves où ces festivals se déroulent le plus souvent. Et puis combien de fois me suis-je dit que, dans ces festivals, j’assistais à des scènes ou vivais des moments qui, si je les voyais dans une fiction, paraitraient improbables tant cela semblait irréel. Et en effet, on parle sans doute mieux de ce qu’on connaît même si cela peut être aussi un danger : Celui de brider l’imaginaire auquel on peut laisser libre cours quand le sujet et le lieu sont extérieurs à soi. Et puis pour le roman, c’était aussi intéressant de montrer le contraste entre le deuil que  mon héroïne vivait et l’atmosphère du festival, par définition festive, et ses enjeux soudain si futiles et vains ».

Dans vos livres, il est aussi beaucoup question de rencontres qui changent le cours d’une vie. Pour le meilleur et pour le pire. Cette inspiration est-elle liée à votre propre expérience de la vie ?

« C’est sans doute évidemment un excellent ressort dramatique. Les rencontres que les personnages font (ou ne font pas) induisent un basculement de l’existence. Il suffit parfois d’une seule rencontre pour qu’une existence prenne une route radicalement différente, bonne ou mauvaise. Sans doute, sans être totalement réels, les personnages de mes nouvelles et romans sont-ils parfois inspirés de personnes réellement croisées, et parfois même de personnalités que le lecteur peut s’amuser à essayer de reconnaître… »

La parution de vos deux ouvrages vous a ouvert les portes des séances de dédicaces. Avez-vous apprécié l’exercice ? Que vous ont apporté ces rencontres avec vos lecteurs ?

« Oui, j’ai énormément aimé l’exercice, en particulier au Festival du Film Britannique de Dinard, parce que c’était comme un clin d’œil du destin, 17 ans après ma participation au jury. Surtout que la dédicace se déroulait dans la librairie de l’un des fondateurs du festival (que je remercie d’ailleurs encore au passage pour son accueil). Je garde aussi un excellent souvenir de dédicaces à Laval, notamment pour le recueil de nouvelles, où j’ai eu le plaisir de retrouver certains lecteurs de mon premier roman. Et c’était très émouvant pour moi de voir que certains étaient revenus, avaient apprécié le premier et voulaient découvrir le suivant. Ces moments d’échanges avec des questions parfois inattendues ou insolites sont toujours enrichissants. Et puis c’est aussi pour cela qu’on écrit : faire réagir, échanger… Cela fut aussi parfois cocasse comme lors de cette séance de dédicaces à côté de celle du grand compositeur Lalo Schifrin qui était assailli par une horde de fans. Ce sont parfois également de très bonnes leçons d’humilité ou un passionnant défi que de convaincre le potentiel lecteur dubitatif ou indécis. »

Avez-vous déjà de nouveaux projets littéraires ? Toujours avec le cinéma en toile de fond ?

« J’écris actuellement un scénario de long-métrage dont j’ai réalisé qu’il ferait, je crois et j’espère, un bon roman, donc j’en écris en parallèle l’adaptation en roman (et non l’inverse !). Et cette fois, il ne se passera pas du tout dans le milieu du cinéma… Je peux juste dire que la ville de Laval que nous évoquions au début de cette interview en sera le cadre ».

Retournons au cinéma, justement. Si vous aviez cinq films incontournables à conseiller aux lecteurs de ce blog, lesquels serait-ce ?

« C’est la question à laquelle il m’est toujours difficile de répondre parce qu’il y a tant de films qui m’ont marquée alors je vais prendre 5 films de réalisateurs dont je suis une inconditionnelle. Je vais d’abord citer un film que j’évoque dans L’amor dans l’âme et qui y joue un rôle clef, Un cœur en hiver de Claude Sautet, qui est le film préféré de l’héroïne et peut-être le mien, et dont la force, la beauté, la sensibilité, la précision, la passion qu’il traduit si bien, me ravagent à chaque fois. Un Chaplin, Les Lumières de la ville dont la scène de la fin est sans doute une des plus belles si ce n’est la plus belle et bouleversante de l’histoire du cinéma. Un polar, Le Samouraï de Jean-Pierre Melville, parce que son acteur principal est celui qui est aussi à l’origine de ma passion pour le cinéma, celui qui compte tant de chefs-d’œuvre dans sa filmographie, et parce que chaque plan de ce film frôle la perfection. Un Woody Allen, Match point qui est pour moi le scénario parfait que j’aurais rêvé d’écrire. Citons aussi Le Guépard de Visconti (quel chef-d’œuvre, et un film dont je parle aussi dans le roman), Les Enchaînés d’Hitchcock (parce que l’adjectif jubilatoire semble avoir été inventé pour ce film)…  Mais plus récemment, il y a aussi les films d’Ozon, de Dolan…Non, cinq, c’est décidément impossible ! Vous voyez qu’il me fallait bien écrire au moins deux livres tournant autour du cinéma ! »

Et enfin, avez-vous un réalisateur fétiche dont vous auriez vu toute la production cinématographique ?

« Je vais en citer deux : Claude Sautet et Jean-Pierre Melville, et sans doute parce que c’est (notamment) «  à cause » de ces deux cinéastes qu’est née ma passion pour le cinéma ».

*organisé par le Ministère de la jeunesse et des sports, il permettait à des jeunes de toute l’Europe d’être invités au Festival de Cannes.

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