Publié dans Une femme et des livre participe à #10dumois

Il y a quelqu’un #10dumois

10 août, #10dumois ! Le défi mensuel entre blogueurs et blogueuses continue, même au cœur de l’été, dans la France en vacances. Le thème choisi par Egalimère, à l’origine de ce beau projet : Il y a quelqu’un. Comme chaque mois, je vous laisse découvrir ce que cette phrase m’a inspiré… A la fin du texte, vous trouverez un lien qui vous permettra de voir ce que ce thème a inspiré aux autres participants.

-« Mais, c’est pas possible, ça ! Qu’est-ce que vous avez encore fait ? »

entre 10 blogsMaman n’est pas contente. Pas contente du tout, même. Nous voilà tous les trois, tête baissée, à attendre la fin de l’orage. Nous, on le trouvait bien notre jeu, pourtant. Un jeu de mon invention avec les poulets de maman. Dans le carré d’herbe où ils pâturaient tranquillement, on en avait sélectionné quelques-uns qu’on avait mis à part. Ils étaient devenus nos élèves et devaient nous obéir, sous peine de se prendre des coups de bâtons sur le dos. Pauvre volaille innocente tombée entre les mains de garnements… Maman nous avait surpris alors qu’on courait après nos poulets, le bâton à la main, en leur beuglant des ordres qu’ils étaient bien en peine de comprendre. Sa voix furieuse nous avait arrêtés net dans notre élan. «Courir après des poulets, par cette chaleur ! Vous allez leur faire attraper une crise cardiaque ! Et en plus, vous leur tapez dessus ! Mais c’est pas possible d’être aussi méchants ! ». Maman était vraiment en colère. « Puisque vous ne savez pas vous occuper intelligemment, je vais vous en trouver, moi, de l’occupation ! », avait-elle continué. Ca n’avait pas traîné. Munie d’un tupperware, je m’étais retrouvée consignée à la cueillette des groseilles pendant que mes frères s’occupaient du désherbage d’un carré de salades au potager. En soupirant.

Il était dit que ce jour-là, on ne ferait que des bêtises. Mon Tupperware à peine rempli de moitié, j’étais allée rejoindre mes frères dans les salades où le désherbage n’avançait pas beaucoup. « On monte sur le toit du poulailler ? », leur avais-je proposé. Proposition aussitôt validée, d’autant qu’on savait pertinemment qu’il nous était strictement interdit d’y monter, les tôles en Fibro risquant de ne pas supporter notre poids. Heureux d’avoir trouvé un nouveau jeu interdit, nous sommes partis en courant jusqu’au peuplier. Ses branches basses nous servaient d’escabeau depuis lequel on sautait sur le toit en poussant de grands cris. Puis, on faisait silence… Derrière nos mains, on chuchotait, tout en essayant de réprimer nos rires. Nous étions des agents secrets. Il fallait rester discret. Nous étions en pleins préparatifs de notre prochaine mission : espionner le chat, ou bien les poules, ou bien maman. Mais ça, c’était plus délicat.

C’est alors que nous avons entendu le bruit.

Clac… clac… clac… 

Ce bruit, on l’aurait reconnu entre mille. C’était le même qui se répétait deux fois par an, à peu près à la même époque. Alors, très vite, on est descendu de notre toit et on a couru, couru, jusqu’à la maison en hurlant : « Maman, maman, y’a le marchand de savon qui arrive ! ».

Il n’avait pas de nom. Pour nous, c’était juste le marchand de savon. Un vieux monsieur qui portait toujours un costume gris-noir, une cravate, une chemise et un pull à col V, le tout pas trop propre et déjà bien usé. Et une casquette aussi. Je n’ai jamais vu le marchand de savon autrement qu’avec sa casquette à carreaux, pas trop propre, elle non plus. C’était un pauvre monsieur avec une barbe de trois-quatre jours qui ne se déplaçait qu’à vélo, un vieux vélo noir, bien rouillé et poussif. Petit, le marchand de savon avait eu la polio. Il en gardait une forte claudication que ses grosses chaussures orthopédiques à talons compensés n’arrivaient pas à corriger complètement. A cause de son handicap, il ne pouvait donner que des moitiés de tours de pédales. C’était sa signature. « Clac, clac, clac » faisait le pédalier contrarié qu’on entendait depuis le début de la petite route qui menait à la ferme.

savonC’était un pauvre vieux monsieur qui vendait des savons pour améliorer l’ordinaire de sa pension d’invalidité. Par tous les temps, il montait sur son vélo, les sacoches pleines de boîtes de savon, et partait en tournée. Clac, clac, clac… Il venait chez nous deux fois par an, une fois au printemps et une fois en hiver. « Il y a quelqu’un ? » criait-il dans la cour.

Le marchand de savon était un vieux monsieur poli qui ne manquait jamais de serrer la main de maman très cérémonieusement et de lui souhaiter une bonne et heureuse année lors de sa première visite, même si nous étions déjà en avril ou en mai. Ensuite, il parlait du temps, et enfin, prenait des nouvelles de notre santé. Il parlait très peu de lui. Tout juste savait-on qu’il vivait dans un foyer dans une ville à une quinzaine de kilomètres de chez nous. Rituellement, maman lui proposait un café qu’il refusait, mais « un verre d’eau, ça ne serait pas de refus », ajoutait-il. Puis, tout aussi cérémonieusement, il sortait ses boîtes de savon. Des boîtes bleues en carton avec des arabesques blanches dessinées dessus. Elles contenaient chacune douze savonnettes jaune pâle d’une marque obscure. Maman achetait toujours une boîte. Une seule. Sauf parfois quand le vieux marchand était tout fier de nous dire qu’il y avait une promotion : « Une boite achetée, une boite gratuite ». Clac, clac, clac… Le marchand de savons repartait. Et maman allait ranger sa boîte dans la grande armoire murale de la cuisine, à côté des autres qui s’accumulaient au fil des années. A 24 savonnettes, minimum, par an, même à cinq, même en se lavant tous les jours, on n’arrivait pas à suivre.

Mes frères et moi, ce marchand de savon, on ne l’aimait pas trop. Avec ses vieux habits et sa claudication, il nous faisait un peu peur. Et puis, surtout, on trouvait que ses savons sentaient mauvais. On n’arrêtait pas de le dire à maman. Sans obtenir gain de cause. Mes frères et moi, on aurait préféré que maman achète les savons qu’on voyait dans les réclames à la télé. On adorait regarder la dame qui prenait son bain avec de la mousse jusqu’au cou tout en vantant les mérites de sa savonnette « Monsavon ». On en était sûrs, ce savon-là, lui, il sentait bon !

Alors, secrètement, on rêvait qu’un jour le marchand de savon oublie notre adresse ou qu’il prenne sa retraite, bref, qu’il arrête de nous fournir en savons. Même si on savait que la réserve accumulée tiendrait encore pendant quelques années… Maman n’avait jamais aimé le gaspillage.

Clac, clac, clac… faisait le pédalier, réduisant nos espoirs à néant.

Un jour, on a dû quitter notre petite ferme dans la dune à deux pas de la mer et du camping. Une centrale nucléaire était en train d’être construite un peu plus loin. Mes parents avaient bien essayé de se défendre, ils avaient expliqué qu’ils avaient des projets, qu’ils se sentaient bien dans cette ferme. Ils ont été expropriés quand-même. Alors, on a déménagé dans une autre ferme que papa avait repris à une dizaine de kilomètres de là. Les boîtes de savon aussi, soigneusement emballées par maman. Le marchand de savon, par contre, on ne l’a jamais revu.

Retrouvez les contributions des autres blogueurs en cliquant sur http://egalimere.fr/2016/08/anniversaire-surprise-10dumois.html

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