Publié dans Une femme et des livre participe à #10dumois

Fais ce qu’il te plaît #10dumois

entre 10 blogs

4ème rendez-vous #10dumois ! En voici le thème : « Fais ce qu’il te plaît ». En mai, ça paraît logique, même si celui d’avril, contre toute attente, ne fut pas « Ne te découvre pas d’un fil ». Encore une fois, j’ai laissé les souvenirs remonter et je ne les ai pas longtemps cherchés. « Fais ce qu’il te plaît », c’est pour moi la chance d’avoir pu faire les études que j’ai choisies qui m’ont mené jusqu’au métier que j’ai choisi. Aujourd’hui, je vous propose donc une version courte de « La fille de paysans qui voulait devenir journaliste ».

A la fin du texte, vous trouverez un renvoi vers les billets publiés par les autres blogueurs qui participent à ce rendez-vous mensuel.

Aujourd’hui, j’ai dit à mes parents que je voulais devenir journaliste. Maman est catastrophée. Elle a lu il y a quelques semaines dans La Voix du Nord que les journalistes étaient les personnes les plus touchées par le virus du SIDA.

J’ai quinze ans. Je suis en échec scolaire. Le collège privé où je suis scolarisée dans ma petite commune rurale ne comprend pas que les littéraires puissent eux aussi être intelligents. J’ai beau avoir 18 à toutes mes rédactions, mes 2 en maths, en biologie et en physique sont une faute indélébile. « Vous n’êtes qu’une paresseuse, vous ne ferez jamais rien de bon dans la vie », m’a assénée Mme A. professeur de mathématiques. J’ai baissé la tête, honteuse.

« Tu feras attention, hein ? Tu feras attention ? » Maman a du mal à se remettre de cette histoire de journalisme. Pour sa fille, elle a toujours eu beaucoup d’ambition. Elle qui n’a jamais pu avoir d’autres projets professionnels que celui de devenir une bonne épouse d’agriculteur, comme sa mère avant elle, s’est toujours promis que sa fille, elle, ferait ce qui lui plaît. Elle a longtemps pensé que ce serait « pharmacienne », le métier dont elle rêvait adolescente. Un peu comme une revanche sur la vie. « Journaliste », par contre,  elle n’y avait jamais pensé.

Il y a un forum des métiers organisé au collège. Sur le tract de présentation, j’ai surligné en rose « journaliste ». Ils sont deux, assis derrière un bureau de la classe des 3ème A. Ils travaillent à  La Voix du Nord. Déjà, je rêve. La Voix du Nord, c’est le journal que mes parents achètent tous les jours au tabac-presse-loto, le seul qu’ils lisent, avec Le Betteravier Français, Céréales, grandes cultures et Le Syndicat agricole. Nous sommes nombreux à rêver devant eux. Ils s’en amusent et en rajoutent. A les entendre, ils ont crapahuté sous toutes les latitudes et rencontré les plus grands. Je sens que maman, à côté de moi, s’en agace.

L’enseignement privé ne veut plus assumer ma nullité scientifique. Ou alors, éventuellement, en section professionnelle. Justement, un lycée agricole voisin est prêt à m’accueillir. C’est monsieur B., le directeur du collège, qui l’annonce, triomphant, à mes parents avec des mots choisis. Finalement, c’est dans un lycée général public de C. que je vais panser mes plaies de mauvaise élève et prouver qu’être littéraire n’est pas une tare. Monsieur B. en reste coi.

Assise sur un banc de la fac de lettres où je fais mes études, je termine un article. Mon stylo court sur la feuille de papier blanc, avec ses lignes imprimées en noir, fournie par La Voix du Nord. Je suis correspondante locale pour ce journal depuis trois ans. Ce statut me donne une aura inattendue. Pour tous mes camarades de promo, dont la très grande majorité se destine à l’enseignement, je suis « celle qui veut devenir journaliste et qui travaille pour La Voix du Nord ». Je gagne 30 francs pour un article fourni avec sa photo en noir et blanc. A ce prix, ça en fait des assemblées générales, des mariages, des noces d’or, des remises de médailles, des concerts d’harmonie, des fêtes à la maison de retraite, des kermesses des écoles et des vernissages d’expositions à couvrir pour se payer le pull col V Benetton aperçu en vitrine ou le polo Lacoste qui me fait de l’œil depuis des mois. Mais je m’en fiche. Je suis amoureuse. Un jour, j’en suis sûre, j’épouserai un journaliste. Je me souviens du moment où j’ai enfin osé frapper à la porte de La Voix du Nord, agence de D. pour proposer mes services. J’ai 20 ans, l’air d’en avoir 16 avec ma petite jupe noire courte plissée, mes sandalettes à semelle plate et mon T. shirt jaune clair de chez Pimkie. C’est l’été. Il fait chaud. Papa bat du blé dans un champ à côté de la ferme. Je me rappelle avoir couru, couru, couru dans le champ, griffé au sang mes jambes nues en passant dans les éteules, être montée à l’échelle de la moissonneuse-batteuse sans attendre que mon père ne s’arrête, avoir ouvert la porte de la cabine et crié : « Papa, papa ! Je suis acceptée, ils me prennent comme correspondante locale à La Voix, tu te rends compte ? » Assourdi par le bruit de l’énorme machine, le visage couvert de poussière, sa grosse chemise à carreaux trempée, papa a juste répondu : « Quoi ? Tu dis quoi ? Comprends rien avec le bruit ! ».

Assise derrière une table de la bibliothèque municipale de B. je lis Le Monde tout en prenant consciencieusement des notes sur de petites fiches bristol. J’y viens tous les jours. Dès qu’il y a un peu trop de bruit dans la salle, la directrice fronce les sourcils. Il ne faut surtout pas me déranger : Je suis l’étudiante qui passe le concours d’entrée de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, section « Presse hebdomadaire régionale » fin septembre. Ce concours me semble plus accessible que le « général », celui qui prépare aussi à la radio et à la télé. De toute façon, mes trois années à La Voix du Nord et mes quelques mois à La Croix du Nord n’ont fait que confirmer mon envie de devenir journaliste en presse locale. Tant pis pour la télé et la radio. Nous serons plus d’une centaine au concours pour seulement 15 petites places. Alors, je bosse, je bosse comme sans doute je ne l’ai jamais fait. Je sais, de réputation, que l’épreuve du questionnaire d’actualité est redoutable. Le nez plongé dans les archives du Monde, je révise les moindres petits faits qui se sont déroulés sur terre depuis un an. Je connais le nom de dirigeants dont je ne soupçonnais même pas l’existence du pays quelques jours auparavant, je peux réciter de mémoire tous les ministres et sous-ministres du gouvernement Juppé, je connais la biographie de Chirac par cœur, aucun fait divers qui ne se soit passé en France depuis un an ne m’est étranger, j’engrange toutes les catastrophes naturelles qui ont endeuillé le monde, aucune rivalité ethnique, aucun conflit sur cette terre ne m’est étrangers… Bref, je sais tout, absolument tout de l’année 1995. Du moins, je l’espère.

Avec maman, nous avons fait la route depuis B. jusqu’à Lille en voiture. Aujourd’hui, c’est le résultat du concours d’entrée et je n’en mène pas large. J’ai largué mes études de lettres sans avoir terminé ma maîtrise, je ne veux définitivement pas être prof. Si je rate le concours, je suis devant le néant, professionnellement parlant. Le hall de l’Ecole de journalisme ne m’a jamais paru si impressionnant. Tout au bout, sur de grands panneaux blancs, des listes de noms : Les admis aux différents concours. Avec ses 15 noms, la mienne est la plus courte. C’est aussi sur elle que je me précipite, avec un cœur qui n’a peut-être jamais battu aussi vite.

Maman a fait le chèque l’après-midi même : 10 000 francs de frais de scolarité pour une année d’étude à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Je pense n’avoir jamais vu une somme aussi importante sur un chèque. Je sais qu’elle représente un sacrifice pour mes parents. Je regarderai ce chèque longtemps avant de le mettre sous enveloppe. J’ai de la chance d’avoir des parents tels que les miens, déstabilisés, inquiets même, par le métier que j’ai choisi. Mais fiers aussi et surtout heureux de pouvoir m’accompagner vers mon rêve. Je ne sais même pas si je leur ai dit merci.

Vous trouverez les autres participations à #10dumois en cliquant ici

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