Publié dans Une femme et des livre participe à #10dumois

Les petits poissons #10dumois

entre 10 blogs

3ème rendez-vous  #10dumois initié par mon amie blogueuse Egalimère ! Je vous en rappelle le principe : Qui le veut publie chaque 10 du mois un texte ou une photo sur un thème commun. Aujourd’hui : « Les petits poissons ». J’avoue, sur le coup, ce thème m’a paru bien nébuleux et puis, un souvenir d’enfance m’est revenu. Je me suis installée devant mon clavier et les mots se sont enchaînés pour donner ce texte dont je vous propose la lecture aujourd’hui.

–         «Maman, on peut s’habiller en sale ? »

J’ai dix ans. Je suis assise sur le canapé rouge en skaï déplié qui me sert de lit, dans cette grande pièce que mes parents ont converti en chambre pour mes frères et moi. C’est un endroit, à la tapisserie défraîchie avec, au bout, une cheminée qui n’a pas servi depuis longtemps et que deux armoires murales en chêne encadrent. On imagine que cette pièce a dû être une salle-à-manger, ou du moins, un lieu où l’on recevait de grandes tablées. C’est une pièce qui n’est pas vraiment adaptée à sa nouvelle fonction. Mais, mes frères et moi, on s’en fiche. On sait que nos copains d’école ont sans doute des chambres bien plus belles, avec un joli papier-peint, remplie de jeux et jouets, avec des posters collés aux murs. Mais ont-ils un terrain de jeu aussi génial que le nôtre ? Une grande ferme avec plein de cachettes ? Des étables avec des toits où grimper ? Un hangar avec des ballots de paille où construire des souterrains ? Un pré pour courir à perdre haleine ? Un grand jardin avec des arbres où monter ? Des cabanes faites de bric et de broc où jouer à se faire peur ?

–         « Maman, on peut s’habiller en sale ? »

Assise sur mon lit défait, je répète ma question, les yeux pleins d’espoir. S’habiller en sale, c’est, pour mes frères et moi, le début du paradis le mercredi et pendant les vacances. S’habiller en sale, dans mon vocabulaire de petite fille, c’est mettre des vêtements que maman a récupéré auprès d’amis ou de sœurs et belles-soeurs mais qu’elle juge trop abîmés ou pas à son goût pour l’école et le dimanche. Des vêtements de rêve qu’on peut salir, trouer, arracher à volonté sans risquer la moindre remontrance. S’habiller en sale, c’est juste le passeport pour le bonheur !

–         « oui » a répondu maman.

Sans plus attendre, j’enfile une salopette en tergal rayée bleu et blanc dans le sens de la longueur sur un sous-pull vert. Un truc hideux avec des panneaux de signalisation en décor. « Au moins, tu auras bien chaud » a dit maman. Qu’on puisse attraper froid est sa hantise. Je ne sais pas pourquoi. Cette peur la conduit souvent à nous mettre des collants en laine sous les pantalons l’hiver. Tant pis si ça gratte et si ce n’est pas confortable. Tant pis si les copains se moquent quand on se déshabille dans le vestiaire les jours de piscine. Mes cheveux mi longs marron bouclés tombent en cascade sur mes épaules. Ils sont le désespoir de maman qui ne sait pas quoi en faire pour que j’aie l’air à peu près coiffée. Bien souvent, ils terminent en deux nattes d’où d’indomptables boucles s’échappent. Je ne suis pas une petite fille jolie et proprette. Avec mes vieilles nippes et ma coiffure de sauvageonne, j’ai plus l’allure de Fifi Brindacier que des héroïnes de la Comtesse de Ségur dont je dévore les aventures.

Avec mes frères, nous prenons la direction de la mare. C’est notre endroit à nous, à une centaine de mètres de la ferme, dans un pré plein de chardons où des forains mettent leurs poneys en pension. C’est un endroit isolé de tout, qui donne sur la dune, juste avant la mer du Nord. La mare est peu profonde, à peine un mètre en son centre. J’imagine que c’est pour cette raison que mes parents ne nous ont jamais interdit d’y aller. Se faisant, se doutaient-ils qu’ils m’offraient parmi mes meilleurs souvenirs d’enfance ? Nous avons tout inventé près de cette mare. Un radeau en palettes, ficelles et polystyrène qui n’a flotté que le temps de pouvoir crier « Ouéééééé ! On a réussi ! » avant de se disloquer et de nous entraîner tous les trois vers le fond, dans la vase… Un port construit avec de la boue, des briques et des cailloux où étaient amarrés de frêles embarcations à la coque en bois de caissette et à la voile de papier sulfurisé… Le premier coup de vent leur sera, hélas, fatal. Et des parties de pêche ! Qu’elles furent nombreuses ces parties de pêche où il n’était pas question de prendre des petits poissons. Non. Notre proie à nous, c’était l’anguille ! Elles pullulaient dans la région à l’époque. C’est notre vieux voisin, Emile, qui ne sortait plus guère de chez lui et dont nous avions un peu peur à cause de la canne qui ne le quittait jamais qui nous avait légué sa technique de pêche. A grand renfort d’anecdotes, du temps où il pêchait des anguilles grosses comme le bras, nous disait-il, gestes à l’appui. Des vicieuses qu’il fallait surveiller une fois pêchées pour ne pas risquer de les voir sortir du seau et repartir à l’eau en glissant sur l’herbe, nous mettait-il en garde. Démonstration faite, Emile raclait sa gorge et lançait un long jet maronnasse à nos pieds, avant de s’essuyer la bouche avec la manche de son pull, un vieux machin distendu à col en V qu’il portait toujours sur une chemise à grands carreaux molletonnée. Emile chiquait et ce n’est ni sa femme ni son médecin qui l’aurait empêché de s’adonner à ce plaisir solitaire. Peut-être le dernier qu’il lui restait.

Je me souviens d’après-midi entiers à préparer nos cannes, que nous fabriquions à partir de tiges de bambou, de fil de nylon et de bouchons en liège récupérés sur des bouteilles de vin. Pour les hameçons, nous avions eu la permission d’aller en vélo jusque chez le marchand d’articles de pêche de la ville où nous habitions. Quant aux appâts, un petit tour dans le potager de maman, armés d’une lourde bêche, nous avait fourni en gros et gras vers de terre que nous prenions à pleines mains avant de les empaler, sans pitié, au bout de l’hameçon… Cruelle jeunesse… Assis dans l’herbe autour de la mare, nous scrutions le bouchon de liège, prêts à sauter sur la canne s’il se mettait à se dandiner sur l’eau. A ce petit jeu, mes frères étaient les plus patients. Quant à moi, l’observation de ce bouchon m’ennuyait assez vite, je l’avoue. Souvent, je laissais passer mon tour de garde, trop occupée à me plonger dans le bouquin que je ne manquais jamais d’emporter avec moi…

De l’anguille, nous ne goutâmes que trop peu souvent la chair, réputée fine, pourtant. Maman, qui n’en pouvait déjà plus des dizaines de poulets qu’elle devait tuer et vider chaque samedi matin pour alimenter sa clientèle en « volailles fermières nourries aux grains », n’avait pas vraiment envie d’enchaîner sur le dépiautage du poisson. Une fois le fruit de notre pêche admiré comme il se doit, elle se dépêchait, bien souvent, de remettre le tout à l’eau.

Qu’elles furent nombreuses ces parties de pêche où il n’était pas question de prendre des petits poissons. Je m’en souviens toujours avec un brin de nostalgie.

 

 

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4 commentaires sur « Les petits poissons #10dumois »

  1. Merci Egalimère ! Ce texte est le premier d’une série que je voudrais écrire sur mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, une sorte de « récit » sur ma vie de « fille de paysans qui voulait devenir journaliste ». Paysan n’a rien de péjoratif sous ma plume. C’est ainsi que mon père s’est toujours défini, dans le sens où le paysan, de par son étymologie, est « celui qui modèle le paysage ».

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