Publié dans Une femme et des livres donne la parole

Jean-Luc Manet, entre rock n’roll et littérature

Jean-Luc Manet est un homme qui aime la discrétion et l’élégance. Parisien, écrivain et critique musical au magazine culturel Les Inrockuptibles, il a accepté de nous parler de la passion qu’il voue à l’écriture et à la littérature, de ses modèles en écriture, de ses envies, de ses choix. Et de Paris aussi, son « village » dont il adore arpenter les trottoirs en quête de… En quête de quoi ? Lisez… Jean-Luc Manet a beaucoup de jolies choses à vous dire. Belle rencontre que cette rencontre !

JLM (photo Jérôme Soligny) (1)
Photo : Jérôme Soligny

Jean-Luc Manet, vous êtes écrivain et critique musical, notamment pour le magazine culturel Les Inrockuptibles, depuis de très nombreuses années. De la musique ou des livres, qui est entré en premier dans votre vie ?

Jean-Luc Manet : « Enid Blyton et son Club des Cinq ont dû précéder le rock’n’roll d’une courte tête, mais j’ai l’impression de n’avoir jamais vécu sans livres ni musique. Du reste, J’ai souhaité leur donner le même genre de prolongement personnel, écrire sur la musique, écrire des histoires. Y participer en somme ».

 Depuis quand écrivez-vous ? J’entends par là, quand vous êtes-vous lancé dans l’écriture de nouvelles ? Est-ce votre métier de critique musical qui vous a mené à cette écriture ?

« La musique et l’écriture sont indissociables, depuis toujours. Je me suis passionné pour le rock et pour la presse musicale quasi simultanément. Très jeune. Le côté « Tintin aux premières loges » des critiques rock me fascinait. Je voulais absolument faire ça, être au cœur du volcan et le raconter. Et puis je viens d’un milieu d’enseignants où l’écrit, livres et journaux, est quelque chose qui compte. C’était assez naturel que je relie musique et écriture. J’écris sur le rock depuis 1979 et reste très attaché à ces rythmes. Par contre, si j’écoute toujours autant de musique, je dois bien avouer que son environnement m’intéresse moins depuis une paire de décennies. Le milieu a changé, comme si les maisons de disques privilégiaient aujourd’hui l’actionnaire plutôt que l’artiste. Les groupes sont devenus interchangeables et défilent sans avoir le temps d’écrire une histoire. Et sans histoire à raconter, il est difficile d’enflammer le lecteur. Alors, grosso modo au changement de siècle, il m’a fallu trouver une autre piste, juste pour combler l’envie d’écrire. Et la fiction s’est imposée sans même y réfléchir. Bien sûr, mes romans et nouvelles sont truffés de références à la musique : ils ont tous une sorte de bande-son. Sans parler des recueils « Rock & Noirs », qu’avec mon ami Jean-Noël Levavasseur, nous consacrons aux groupes qui nous sont chers. Là c’est l’ombilic ultime entre tout ce que j’aime : écrire, raconter des histoires, et rallier d’autres auteurs du noir à la cause rock’n’roll. Nous en sommes à onze recueils, dont ce London Calling, 19 histoires rock et noires, publié chez Buchet-Chastel et consacré au double album culte de Clash, qui a connu un joli succès en librairies ».

JLM (Tulle 2)

La musique, l’écriture sont-ils pour vous des besoins vitaux, au même titre que manger ou dormir ?

« Pas à ce point. Ce sont mes jouets en fait. J’ai besoin d’eux, mais je peux ponctuellement m’en passer. Ça peut sembler très prétentieux, mais j’aime bien dire que j’ignore l’angoisse de la page blanche. Plus sérieusement, si je n’ai rien à raconter, je n’insiste pas, je préfère partir me balader. Et c’est d’ailleurs souvent en promenade que les idées viennent. De fait, vous remarquerez que mes personnages marchent beaucoup ».

 La nouvelle semble être votre mode d’expression favori. Pourquoi ?

 « C’est vrai que j’aime bien le rythme des textes courts, toujours au plus près de l’essentiel, sans gras. Et puis j’y vois aussi un lien évident avec le rock’n’roll. Une chanson doit tout dire en trois minutes, une nouvelle se plie aux mêmes règles d’urgence et de concision ».

 Pas envie de vous lancer dans l’écriture d’un roman plus long ?

 « J’y pense bien sûr mais mon temps est trop fractionné actuellement pour me permettre de tenir la tension sur 300 pages. J’ai un métier de grand garçon (je suis postier) qui m’oblige à majoritairement écrire en vacances ou dans les transports. Et je crois qu’il est important d’écrire vite, quasiment sans respirer, ne rien lâcher, pour que le texte se tienne et frappe juste. Si on lève la tête, c’est foutu, la cohésion se fendille. Il ne faut rien lâcher tant que le point final n’est pas posé. Je ne dispose donc pas des deux mois minimum de liberté qu’il me faudrait pour mener à bien un projet au long cours. La retraite approche et avec elle un horizon sans doute plus propice. On verra… »

 Vous excellez dans l’écriture de polar. Pourquoi avez-vous choisi ce genre littéraire ? Parce que vous êtes vous-même lecteur de polar ?

« Oui, je suis un grand consommateur de romans noirs, américains et français surtout. Là sont mes racines, je ne peux pas le nier. Et tant pis si on me compare régulièrement à des gens comme Marc Villard ou Jean-Bernard Pouy. Je considère d’ailleurs qu’il est essentiel de garder une attitude de lecteur en écrivant. Lire ses phrases comme si elles étaient d’un autre, écouter et juger leur mélodie, virer tout ce qui en casse le rythme… »

Rock et polar sont deux univers qui vont bien ensemble, je trouve.

 « Le roman noir est avant tout le miroir de son époque. Les grands auteurs classiques américains comme David Goodis ou Dashiell Hammet l’ont longtemps affilié au jazz. Le rock a naturellement prit le relais, mais les musiques n’en écrivent que la bande-originale au bout du compte. Elles peuvent donner le tempo, souligner une ambiance ou ancrer un décor, comme au cinéma, mais n’ont que rarement une véritable incidence sur les récits ».

 Avec Les Honneurs de Sophie  (e-book aux éditions Dominique Leroy), vous vous êtes autorisé une incursion dans la littérature érotique. Pourquoi ?

 « En fait, c’était une sorte de pari face au déferlement médiatique engendré par les 50 nuances de guimauves. Un genre de « pourquoi pas moi ? ». Le plus drôle est que je me suis lancé sans avoir jamais côtoyé ce domaine, sans la moindre idée des conventions du genre. Je ne savais pas du tout où je mettais les pieds, mais j’ai trouvé en ChocolatCannelle (directrice de la collection e-ros) une interlocutrice sérieuse et attentive. C’était très rassurant, comme l’ont été les commentaires de lecteurs ».

Pensez-vous y revenir ?

 « Vraisemblablement, mais toujours de façon ludique. Je tiens à ce que cela demeure une récréation, aussi bien pour moi que pour mon héroïne. Jamais il n’arrivera quoi que ce soit de fâcheux à Sophie, ni viol ni aucune autre de forme de violence physique ou psychologique faite aux femmes. Sans son sourire et ses formes solaires, ces contrepoints roses de mes écrits noirs, elle n’aurait aucune raison d’exister. Son insouciance, sa fraîcheur, la légèreté de ses aventures et de ses tenues m’amusent, mais elle seule décide de son destin. Elle est libre, c’est elle qui me chuchotera une « Saison 2 », le moment venu ».

 Trottoirs , votre dernier ouvrage sorti en septembre 2015 aux éditions In8 (dont les lecteurs peuvent retrouver la chronique sur ce blog) retrace avec beaucoup de justesse et de sensibilité le parcours d’un SDF dans les rues de Paris, confronté aux meurtres de compagnons de galère. Le thème n’est pas banal. Comment cette idée vous est-elle venue ?

 « En me promenant bien-sûr. En prenant les transports en commun aussi. Romain est un de ces fantômes que je croise quotidiennement. J’ai imaginé l’histoire de l’un d’entre eux, sans démagogie, sans excès d’empathie, juste raconter. Trottoirs n’est en aucun cas un slogan social, un constat tout au plus. On ne peut pas être juge et partie, je ne suis donc pas le mieux placer pour parler de mes livres, mais j’ai bien aimé que de nombreuses chroniques parlent de poésie ».  

 Votre ville, Paris, devient en quelque sorte l’un des personnages central de ce livre. La description que vous en faites sonne particulièrement vrai. Votre ville natale est-elle souvent une source d’inspiration ?

« Tout à fait. Trottoirs est une autre preuve qu’elle n’est pas parfaite, mais j’aime ma ville, c’est indéniable. J’y suis né, j’y suis chez moi, surtout dans ce quartier autour de Bastille qui était déjà celui de mes grands-parents. Alors oui, j’aime écrire Paris, au gré de mes pérégrinations. Pour autant, j’espère ne pas en donner une image de carte postale. Je me contrefous de « la ville lumière » pour touristes ou bobos : je raconte mon village, c’est tout. Je le picore, par petites touches que je retranscris en mots. Pour donner un exemple : le banc de Trottoirs existe vraiment. Le livre y est né ».

 Quel lien entretenez-vous avec vos lecteurs ? Etes-vous, par exemple, un adepte des salons du livre et séances de dédicaces ?

« Si l’on m’invite, je me rends disponible. Ça fait partie du  SAV. Mais je ne cours pas après. C’est toujours un peu étrange d’être assis derrière une table et de regarder les badauds défiler. Comme l’impression d’être au zoo, mais pas du bon côté des barreaux. Ceci-dit, on enregistre aussi régulièrement de jolies rencontres, voire des contacts ou des amitiés qui perdurent ».

 Avez-vous de nouveaux projets d’écriture ?

 « A cette question, je réponds toujours non. D’une part, lapalissade, ce n’est pas parce qu’on a commencé un texte qu’on va le finir. Si le truc ne pétille pas, ou pas assez, il est parfois préférable de le ranger dans les cartons, en attendant qu’il trouve un regain de sens. Mais surtout, je trouve pathétique ces musiciens ou auteurs qui annoncent toujours l’œuvre de leur vie pour demain. Systématiquement envie de leur dire « ben écoute coco, termine d’abord, on jugera après ». Donc non, je n’ai pas de projets, ou presque…  »

Merci Jean-Luc Manet d’avoir accepté de répondre à mes questions.

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