Publié dans Une femme et des livres écrit

Eloge de la futilité

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Le vendredi 13 novembre 2015 après-midi, j’ai terminé une nouvelle. J’étais plutôt contente de moi. Allez, avouons-le, je la trouvais même très bien balancée, cette nouvelle. Comme je le fais souvent, je l’ai envoyée à l’une de mes meilleures amies pour avoir son avis. En rentrant du restaurant où j’aime me ressourcer avec mon amoureux chaque vendredi soir, j’ai reçu son retour : « Excellent !!!! ». En même temps mon fil d’actualité sur FB m’annonçait une fusillade à Paris.

Ainsi donc, on pouvait aller au restaurant, comme moi, le vendredi soir, et ne pas en revenir parce que des personnes, faites de chair et de sang, comme moi, l’avaient décidé ?

Je n’ai pas écrit une seule ligne depuis, hormis celles, obligatoires, pour mon travail. Mes nouvelles et mes petites chroniques littéraires, qui n’ont pas d’autre prétention que d’offrir un bon moment de lecture à celles et ceux qui les lisent, me semblaient tellement futiles au regard de ce qui venait de se passer.

Et puis, une fois la sidération passée, je me suis dit que c’était chouette d’être futile. Que c’était chouette d’avoir le droit d’être futile. Que c’était même un devoir d’être futile. Parce qu’être futile, c’est vivre et que devant cette horreur indescriptible, on n’a pas d’autre choix que de célébrer la chance qu’est la vie.

Ma nouvelle s’intitule « L’amoureuse de M. Prum ». Elle est futile, très futile même. Je vous l’offre aujourd’hui.

Je m’appelle Odilon Prum. J’ai 41 ans, et tel que vous me voyez, là, je suis amoureux. J’aime bien écrire ce mot, « amoureux ». C’est doux, c’est tendre. C’est un mot dont je n’ai pas l’habitude. Mon amour s’appelle Nathalie. Elle est brune, avec de longs cheveux qu’elle attache souvent en queue de cheval. Elle est coquette, parfois un peu trop. Elle est belle, évidemment, mais ce qui me plaît chez elle, c’est sa discrétion et sa gentillesse. Quand je rentre du travail le soir -je suis comptable- Nathalie écoute mes histoires de bureau, sans m’interrompre. Elle me regarde avec tendresse et je sais qu’elle me comprend. Et puis, elle ne dit jamais non pour faire l’amour, Nathalie.

Avant Nathalie, je vivais seul dans une petite maison que j’ai entièrement retapée, rue du Vieux-Rempart. C’est un quartier calme, bien fréquenté. Il y a un Carrefour Market, pas loin, où je fais mes courses tous les lundis. Et surtout, c’est à deux pas de la rue Augustin-Bouvet où habite maman. J’aime bien maman. Je suis son fils unique. Elle m’a eu sur un tard, comme on dit. Elle m’a beaucoup couvé, beaucoup gâté. Elle a toujours peur pour moi, maman ! Elle a 82 ans maintenant mais elle est bien alerte pour son âge. C’est elle qui dirige la chorale du village. Elle tient aussi l’harmonium à l’église, même si elle a un peu de mal avec le pédalier. Elle fait tous les mariages et les enterrements. Les baptêmes aussi. C’est pas qu’il y en ait tant que ça dans le village, mais, enfin, ça rend service.

Elle vit seule depuis que papa est parti il y a 5 ans, comme ça, d’un coup. Je m’en souviens parfaitement. Il était attablé un midi devant les Informations de la 2 quand, soudain, il a penché la tête sur le côté. Maman s’est mise à le traiter de feignant, comme elle le faisait souvent. « T’as intérêt à te réveiller bien vite ! », qu’elle lui a dit. Mais elle pouvait bien hurler, papa il s’en fichait, vu que ça faisait 10 minutes au moins qu’il était mort. Maman, ça lui a fichu un coup ! Sur qui elle allait crier maintenant ? Il a eu un bel enterrement, papa, avec beaucoup de monde. Mes collègues se sont cotisés pour offrir une jolie couronne avec le nom de l’entreprise écrit dessus, en lettres dorées. Non, vraiment, on peut pas dire, il a eu un bel enterrement.

Avant Nathalie, tous les soirs, je dînais avec maman. C’était pratique parce que, à dire vrai, je n’ai jamais beaucoup aimé cuisiner. Maman, elle, c’est une championne ! Il faudrait que vous goûtiez un jour son haricot de mouton. Elle en prépare tous les jeudis. Je ne peux pas vous donner la recette parce que c’est un secret de famille mais ça fait des envieux chez mes collègues quand je réchauffe ma gamelle le vendredi midi. Je ne suis pas naïf. Je sais bien que, derrière mon dos, ils rigolent de mes pantalons en velours, de mes chemises blanches, de mes pulls jacquart avec col en V et de mes cravates bleues marines. Mais je m’en fous. Je m’en fous même royalement. Parce qu’en attendant, le haricot de mouton, c’est quand même moi qui le mange !

Je suis comptable. Je vous l’ai peut-être déjà dit ? Si j’avais pu, c’est ébéniste que j’aurais été. J’aime le bois, sa douceur, sa fragilité et l’histoire qu’il nous raconte à travers ses aspérités et ses veinures. Maman n’a pas voulu. Elle a toujours peur pour moi. Là, en l’occurrence, elle avait surtout peur du chômage. C’est pour cela que je me suis retrouvé en BTS compta au lycée Auguste Angellier à D. Elle avait raison maman : Il n’y a pas de chômage en compta. Je suis entré chez Dejonghe Décoration & fils à 21 ans comme aide-comptable. J’y suis toujours. Mais maintenant, je suis chef.

C’est bien Dejonghe Décoration & fils comme boîte. On vend du parquet flottant, du revêtement mural, du papier peint et des peintures. Un peu d’outils de bricolage aussi. Avant, on faisait également la moquette. Mais faut dire c’qu’y est : La moquette, ça marche plus trop, alors, on a arrêté il y a déjà 5 ou 6 ans. Le patron, c’est monsieur Dejonghe. Il a repris à son père, M. Dejonghe, père, qui avait lui-même repris à M. Dejonghe grand-père. Il est bien M. Dejonghe. Il est sympa, pas prétentieux pour deux sous ! Et il m’aime bien. Je le sais parce qu’il prend toujours la peine de me demander des nouvelles de maman. Pour tout vous dire, Dejonghe Décoration & fils, ce serait le paradis, s’il n’y avait pas Mireille au service facturation. Elle m’empoisonne la vie cette garce ! Maman ne serait pas contente si elle m’entendait parler comme ça mais franchement, je ne vois pas d’autre mot pour la qualifier. Elle me gonfle, elle me gonfle ! A chaque fois que je lui envoie un courrier par mail qu’elle n’a plus qu’à imprimer et à mettre sous enveloppe, elle m’enquiquine. Je la vois au loin pincer les lèvres devant son écran, tirer sur sa jupe, puis faire son petit bruit de bouche agaçant. Quelque chose comme « tss, tss ». Après, elle pousse un gros soupir et elle crie à travers tout l’open space, tout être sûr que tout le monde entende, en détachant bien chaque syllabe : « O-di-lon ! Je t’ai déjà dit 100 fois que la police pour le courrier, c’est de l’A-ri-al 12 ! Tu entends ? De l’A-ri-al 12 ! Tu le fais exprès ou quoi ? ». Qu’est-ce qu’elle peut m’énerver avec son Arial 12 !

Avant Nathalie, j’étais célibataire. Je n’étais pas malheureux. Pas du tout, même. J’avais mes habitudes chez maman et aussi au club de modélisme ferroviaire à D. J’y allais deux à trois fois chaque semaine. J’ai toujours aimé les trains ! J’ai tout un réseau de circuit électrique, chez moi, au sous-sol. C’est un travail de plusieurs années. Souvent, je descends, j’appuie sur le bouton « marche » et je regarde mes trains rouler et se croiser. C’est un beau spectacle qui me détend. Mais tout le monde n’aime pas. Maman, par exemple, ne  comprenait pas. « Encore avec tes trains !  Tu pourrais pas plutôt te chercher une copine ? Un bon garçon comme toi, encore seul à ton âge, si c’est pas malheureux ! », elle me disait souvent. Après, elle soupirait, elle soupirait… « T’es pas plus mauvais qu’un autre pourtant ! », elle concluait toujours, avec un haussement d’épaule.

A force, cette histoire de copine, de pas être plus mauvais qu’un autre, tout ça, ça m’a travaillé. Disons que, moi qui n’avais jamais imaginé pouvoir plaire à une femme, rapport à mon physique et à ma timidité, eh ben, j’ai commencé à entrevoir cette possibilité.

« Cher monsieur, il y a forcément une chaussure qui vous attend quelque part, for-cé-ment ! Et je vous promets que cette chaussure, je vais vous la trouver ! ». Grand sourire, cliquètement de boucles d’oreille, ongles longs et peints, bagues à tous les doigts, Mme Doberville, directrice de l’agence matrimoniale « Cœur à Cœur » à D. est une jolie cinquantenaire qui sait se montrer convaincante. Elle tient déjà d’une main un crayon et, de l’autre, pousse vers moi un contrat que je n’ai plus qu’à signer. 1 200 euros TTC, inscription pour un temps illimité mais vie en couple garantie dans les 18 mois. Assis en face d’elle sur un siège qui couine dès que je fais un mouvement de jambe, je lui déballe ma vie depuis deux bonnes heures. « Alors ? On y va, monsieur Prum ? »

L’agence matrimoniale, promis, ça n’entrait pas du tout dans mon plan. J’avais envisagé beaucoup de choses pour rencontrer une compagne mais l’agence matrimoniale, pas du tout. Tout ça, c’est la faute de la déviation. A ce moment de mon récit, il faut que je vous précise une chose. Depuis 21 ans, pour rentrer chez moi ou chez maman, je passe par la rue des Fontinettes, puis je prends le boulevard Carnot et enfin, je longe les quais pendant 500 mètres jusqu’au croisement avec la rue des anciens d’AFN. Seulement, il y a un mois, la rue des Fontinettes était en travaux. C’est bien la première fois que ça arrive ! La déviation passait par une toute petite rue, derrière le bureau, où je n’avais jamais mis les pieds. Et c’est là que j’ai vu la vitrine. C’est le nom, d’abord, qui m’a intrigué : « Cœur à Cœur, la promesse du bonheur ». Je me suis approché. En dessous, en caractères plus petits, j’ai lu  « Votre agence matrimoniale ». « Ca alors ! », je me suis dit. Bon, évidemment, sur le coup, j’ai poursuivi mon chemin, parce que, l’agence matrimoniale, quand-même… Non, c’est pas pour moi, c’est pour des gens, je sais pas… qui sont vraiment désespérés, non ? Bref, j’ai passé mon chemin. Mais le lendemain, j’étais de nouveau devant la vitrine. Et le surlendemain aussi. Un jour a encore passé avant que je ne voie une dame pousser la porte. Une dame très bien mise, coquette même, moderne, qui n’avait pas l’air plus désespéré que ça et pas gênée du tout. « Tiens ! », je me suis dit, «comme quoi ! » La nuit suivante, je n’ai pas bien dormi, moi qui d’habitude ai un si bon sommeil. Je n’arrêtais pas de penser à l’agence matrimoniale, à la dame que j’avais vu y entrer, à la promesse du bonheur… Je voyais mes collègues, tous en couple. A part peut-être Jean-Marie au rayon « peintures » qui papillonne beaucoup. Je revoyais les photos de leurs enfants dans des cadres sur leurs bureaux et leurs dessins, pas toujours très jolis d’ailleurs, accrochés aux murs. C’est marrant ce besoin chez les gens d’étaler leur bonheur quand-même. Bref. Le lendemain, à la sortie du bureau, vers 17 h 30, j’ai poussé la porte de « Cœur à cœur, la promesse du bonheur ». Vous comprenez maintenant pourquoi je suis sur cette chaise qui couine dès qu’on essaie d’allonger les jambes, avec Mme Doberville et son contrat en face de moi ?

Mme Doberville aime poser des questions. Elle n’a fait que cela pendant deux heures. «C’est pour pouvoir cerner votre personnalité et vous proposer des profils qui peuvent vous correspondre. Vous comprenez, M. Prum ? C’est là toute la différence entre les sites de rencontre et nous, entre les professionnels et ceux qui ne le sont pas. Vous comprenez, M. Prum ? » Oui, oui, M. Prum comprend bien, j’ai eu envie de lui répondre. Elle me prend pour un demeuré ou quoi ? Bon, là, c’est vrai, j’ai l’air de fanfaronner. Mais en vrai, je n’en menais pas large.

  • « Dites-moi tout, M. Prum, dites-moi ! Alors, quel est donc votre style de femme ? 
  • Ben…
  • M. Prum, vous devez me faire confiance, sinon, ce n’est pas la peine. Donc, je veux des réponses franches, précises. Je reprends : Quel est votre style de femme ? Grande ? petite ? mince ? potelée ? brune ? rousse ? Intellectuelle ? »

 

Grand sourire, mains croisées, Mme Doberville attend. Mon Dieu, mon Dieu ! Mais dans quelle galère je suis allé me fourrer ! Les mains moites, les lèvres sèches, j’ai du mal à trouver mes mots, tout bégayant que je suis. Heureusement, Mme Doberville est une femme pleine de ressources. En plus, des zozos de mon espèce, timides et un peu coincés, j’imagine qu’elle a dû en rencontrer des tonnes. Patiemment, gentiment, elle m’amène à raconter mon métier, mes loisirs, mes goûts, mes envies. Et maman aussi. Pendant tout l’entretien, elle hoche la tête tout en prenant des notes. Parfois, elle m’interrompt pour demander une ou deux précisions. Jamais plus. On voit bien qu’elle connait son métier, Mme Doberville.

  • « Et sinon, M. Prum, seriez-vous ouvert à toutes les ethnies ?
  • Pardon ?
  • Ce que je veux savoir, M. Prum, c’est si vous accepteriez une compagne noire, asiatique ou maghrébine, par exemple ? 
  • Heu… Oui, sans doute… Oui…
  • C’est oui ou c’est non, M. Prum ?
  • Pour moi, c’est oui mais… C’est… C’est… C’est pour maman que c’est plus embêtant.
  • Je ne comprends pas bien M. Prum. »

 

Mme Doberville me regarde dans les yeux. Elle n’a pas perdu son grand sourire mais je devine son impatience. Je dirais même son agacement. Je me sens comme un petit garçon pris en faute devant par sa maîtresse. Et c’est très désagréable.

  • « Ce que je veux dire, c’est que moi, vous savez, qu’elle soit noire, blanche, jaune, verte ou bleue, ça ne me dérange pas. Par contre, maman… Elle est un peu vieille France, avec des idées à l’ancienne. Et puis, dans le village, il n’y en a pas beaucoup des noi…
  • M. Prum ! Répondez-moi franchement ! Qui se cherche une compagne ? C’est vous ou c’est votre maman ?
  • Ben, c’est moi !
  • On est bien d’accord. Vous avez 41 ans, M. Prum, c’est bien ça ? Donc, votre maman, avec tout le respect que je lui dois, elle va rester à sa place, d’accord ? C’est-à-dire en dehors de notre affaire. Donc, nous résumons : Toutes ethnies acceptées ».

 

Mme Doberville a l’air très satisfait. Je sens qu’elle était contente d’avoir mis un point final à ce questionnaire. Elle doit se dire que je ne suis pas un cas facile. Mais j’ai comme l’impression que Mme Doberville aime les défis et qu’à l’avance, elle se réjouit du jour où elle pourra écrire « casé » à côté de mon nom et me ranger dans ses archives. C’est là qu’elle m’a sorti sa tirade sur la chaussure qui m’attend forcément quelque part et qu’elle allait m’aider à la trouver, stylo et contrat tendus vers moi.

  • « Alors, on y va M. Prum ? »

Non.

Non, je n’ai pas envie d’y aller. C’est soudain une telle évidence dans ma tête, que j’éclate de rire. Je voudrais m’excuser, être désolé d’avoir fait perdre deux heures de temps sans doute précieux à Mme Doberville. Je ris tant que je ne peux pas. Mon interlocutrice a rangé contrat et stylo et pince les lèvres. Son air réprobateur me fait penser à Mireille et son Arial 12. Mon rire redouble. Je n’ai jamais tant ri de ma vie, et il faut que ce soit, là, dans cette agence matrimoniale, aux murs couverts de dizaines de faire-part de mariage comme autant de promesses de jours meilleurs. Je ris toujours dans la rue, à tel point que des passants se retournent, moi, sur qui on ne se retourne jamais, moi qui suis invisible. Insignifiant. Banal. En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai appelé maman pour lui dire que je ne viendrai pas manger son haricot de mouton.

Assise à la table de la cuisine, Nathalie me regarde de ses yeux bleus intenses pour lesquels, je le sais, je serais prêt à mourir. Elle porte sa petite robe bleue à fines bretelles et ses chaussures beiges à talons hauts que j’aime tant. Nathalie et moi, on s’est rencontrées il y a trois mois et cinq jours sur un site spécialisé, peu de temps après le fiasco à l’agence matrimoniale. Très vite, on s’est installés ensemble. Personne n’est au courant. Et surtout pas maman. Quand je la vois si belle, si désirable, j’ai parfois du mal à imaginer que cette femme est ma femme. J’ai toujours envie d’elle. Et elle ne dit jamais non. C’est une coquine Nathalie, mais ça, je l’ai su dès le premier regard. Je m’approche lentement. J’aime faire durer le plaisir de nos retrouvailles. Je tends la main vers le visage de Nathalie pendant que mes yeux s’attardent sur son décolleté et la dentelle de son soutien-gorge noir qui se devine sous la robe légère.

Alors, je laisse courir mes doigts sur sa peau de silicone.

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