Publié dans Une femme et des livres écrit

Mme B. est morte

Sophie Berthelot
Photo parue dans le journal « Nord Littoral »

Je vous offre aujourd’hui ce texte, écrit il y a quelques jours quand j’ai appris la mort de Mme. B. C’est un texte qui parle de mon adolescence, à la fin des années 80, dans un lycée calaisien. Ce texte est autobiographique. Seuls les prénoms, par souci de discrétion, ont été modifiés. Merci à Sophie M. et à Sandrine P. d’avoir été les premières lectrices de ce texte et de m’avoir encouragée à le publier ici.

Mme B. est morte. On l’enterre demain à Calais. Mme B. est morte et c’est toute mon adolescence qui me revient.

Je me souviens du Lycée Sophie Berthelot à Calais, un lycée pas spécialement joli, avec une façade en ciment gris et des préfabriqués au fond de la cour, une cantine au sous-sol, un CDI surchauffé étouffant de livres où j’irai régulièrement me perdre, des salles de classe tristement banales, avec leurs tables en aggloméré et leurs gravures pas toujours réussies à la pointe de compas, un grand hall et son immense tableau d’affichage où chaque matin, pleine d’espoir, je viendrai m’informer des profs absents. Et des escaliers sur trois niveaux que je grimperai souvent la tête plongée dans un bouquin, indifférente au brouhaha ambiant… Je venais d’y faire ma rentrée en seconde, timide, apeurée même. Loin, si loin de ma petite ville rurale, de ma cour de ferme et de mon collège privé ultra-protégé. Parmi les visages anonymes de ma classe de seconde 5, j’avais repéré Valérie. Peut-être parce qu’elle était brune à bouclettes comme moi, timide et pas trop à l’aise non plus. Longtemps, on nous prendra pour deux sœurs, moi qui n’en ai pas.

Une journée m’avait suffi pour faire d’elle mon amie. Le soir, après les cours, je me souviens lui avoir demandé : « C’est ta mère qui vient te chercher ou tu prends le bus ? ». Question on ne peut plus banale. Pourtant, je m’en rappelle parfaitement 30 ans après. Sans doute parce que la réponse, à l’époque, m’avait littéralement tétanisée. « Ma mère est morte quand j’avais 2 ans et demi. C’est ma grand-mère qui m’élève et c’est elle qui vient me chercher », le tout dit sur un ton aussi tranquille que joyeux. Instantanément, l’image de mes deux grands-mères, robe en tergal à petites fleurs, tablier à carreaux par-dessus et chignon gris sévère se forma dans mon cerveau. J’ai toujours beaucoup aimé mes grands-mères. Mais du haut de mes 15 ans, elles me paraissaient tellement vieilles, tellement hors du temps et de mes préoccupations d’ado. Comment pouvait-on être élevée par sa grand-mère ? Comment pouvait-on être aussi heureuse en étant orpheline de mère ? L’idée même de me retrouver dans la même situation que Valérie me liquéfiait sur place. Ma nouvelle amie dut se rendre compte du trouble dans lequel elle m’avait plongée car elle se hâta de préciser qu’elle n’avait aucun souvenir de sa mère et que sa grand-mère en assumait parfaitement le rôle. Soit.

Mme B. était la grand-mère de Valérie. Elle ne portait pas de robe en tergal à petites fleurs, pas de tablier à carreaux. Pas de chignon non plus. Mme B. mettait des pantalons et parfois des jupes, ses cheveux courts et bouclés n’étaient plus bruns mais teintés d’un joli blond et son visage un peu ridé était toujours discrètement maquillé. Mme B. roulait en Peugeot 205 couleur crème à toute allure dans les rues de Calais. Chaque dimanche midi, elle mangeait au restaurant, en front de mer, avec Mr. B., son mari depuis plus de 40 ans. Elle disait toujours qu’elle faisait assez la cuisine comme ça pendant la semaine pour pouvoir s’offrir un bon repas le dimanche. Mme B. n’accompagnait plus Mr. B. à la messe, à l’église Sainte Marie-Madeleine, dans le quartier du Pont Trouille. Elle avait arrêté le jour où sa fille Claude, la maman de Valérie, s’était électrocutée avec la machine à laver. Quand je l’ai croisée ce soir-là à la sortie du lycée, j’ai compris que toutes les grands-mères ne se ressemblaient pas. J’avais devant moi Poupette, l’arrière-grand-mère de Sophie Marceau, dans le film «La Boum ». Et ça m’épatait que ce personnage puisse exister en vrai.

Avec Valérie, on est vite devenues inséparables. Alors, le mercredi et le samedi midi, il n’était pas rare que je monte dans la Peugeot 205 couleur crème de Mme B. A chaque fois, elle nous demandait : « Alors, les filles, vous voulez manger quoi ce midi ? ». Et nous, on lui répondait toujours des trucs improbables et ça la faisait rire, Mme B. On savait bien, au fond, que le repas ne nous décevrait pas. A force, elle connaissait nos goûts et on savait que son plus grand plaisir était de nous faire plaisir. L’après-midi, avec Valérie, on allait faire les magasins en ville. On essayait plein de choses, plein de bricoles et on rigolait beaucoup. Mais à la fin, c’est toujours Valérie qui achetait avec son argent de poche un pull, un pantalon, une jupe ou des boucles d’oreilles. Moi qui devais toujours argumenter longuement auprès de ma mère sur la nécessité réelle de l’objet ou du vêtement convoité avant de pouvoir acheter, je trouvais qu’elle avait de la chance, Valérie.

Elle n’osait pas trop l’avouer mais, nous, on le savait bien : Le plus grand plaisir de Mme B., son moment de liberté favori, c’était la livraison des fleurs que la clientèle avait commandées chez son fils, Bernard, horticulteur aux commandes de l’entreprise familiale depuis 10 ans. Bernard, historiquement célibataire d’une quarantaine d’années, était l’oncle de Valérie. On l’aimait bien Bernard, surtout qu’il nous permettait, pendant les vacances, de l’aider à réaliser des compositions florales dans l’arrière-boutique de son magasin où il ne faisait jamais bien chaud. C’était toujours un moment joyeux, même si je trouvais que les compositions de Valérie étaient plus belles que les miennes. Et puis, ça nous faisait 50 francs d’argent de poche… Mme B., donc, livrait chaque samedi matin, toujours très joliment apprêtée. Funérailles, mariage, communion, baptême, anniversaire. Elle prenait toutes les cérémonies et rien ne l’arrêtait : Pas même une déviation ou des travaux : Mme B. connaissait Calais par cœur. Mais elle n’était pas bien grande, Mme B. Alors, lorsque la Peugeot 205, banquette arrière rabattue, était noyée sous les compositions, les couronnes et les potées, on avait bien du mal à voir sa tête dépasser par-dessus les rubans et les films d’emballage. Qu’importe, liste des clients sur le tableau de bord, Mme B. s’en allait faire son devoir. Sans jamais se tromper d’adresse, elle en faisait un point d’honneur.

La maison de M. et Mme B. n’était pas bien grande mais on y était bien. Je me souviens des canapés à fleurs du salon avec les rideaux assortis. Je trouvais cela très chic. L’hiver, il y avait toujours un feu de bois dans la cheminée, avec au-dessus, un portrait de la maman de Valérie en robe de mariée. Dans le coin opposé, trônait un impressionnant poste de télévision en couleurs avec télécommande, six chaînes françaises et trois chaînes anglaises. Chez nous, c’était toujours en noir et blanc qu’on regardait la télé, nous n’avions que TF1, Antenne 2 et FR3, et quand on voulait en changer, on devait se lever. M. et Mme B. aimaient regarder Des chiffres et des Lettres. Mme B. était très forte avec les lettres tandis que Mr. B., qui avait passé sa vie à rendre la monnaie, préférait les chiffres. Nous, Des chiffres et des lettres, on s’en fichait un peu. Ce qui nous plaisait, c’étaient les chaînes anglaises, même si on n’y comprenait pas grand-chose. Je me rappelle d’après-midi passés scotchées sur Channel 4 ou TV5, devant des émissions musicales. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans et pour nous, rien ne valait la musique anglo-saxonne et ses stars de l’époque, dont je ne saurais même plus dire les noms… Question petits copains, nous étions sur la même ligne. Les Français n’arrivaient pas à la cheville des Anglais et nous n’avions qu’un rêve : Aller vivre de l’autre côté de la Manche. Je ne sais pas d’où nous venait cette passion mais ce qui est sûr, c’est que nous l’avons concrétisée avec John, pour Valérie, et Andrew, pour moi, rencontrés lors d’un échange entre leur lycée de Douvres et le nôtre de Calais. Les au-revoir avaient été déchirants, les serments d’amour éternels, comme ils le sont toujours à 17 ans. Mme B. avait été notre consolatrice bienveillante quelques semaines plus tard.

La maison de M. et Mme B. n’était pas bien grande. Je me souviens qu’il fallait traverser la chambre conjugale pour gagner celle de Valérie, où je dormais parfois. M. et Mme B. étaient levés bien avant 6 heures chaque matin, week-end compris. Alors, évidemment, passés 21 h, ils étaient souvent déjà couchés. Je me souviens de nombreux soirs, où, sur les coups de 23 heures-minuit, on traversait la chambre sur la pointe des pieds, chaussures à la main, à l’aveugle. On n’a jamais osé allumer de peur de les réveiller. J’étais un peu gênée de troubler ainsi leur intimité. M. et Mme B. ne se rendaient compte de rien. On entendait juste leur souffle régulier en cadence et on devinait à la lueur de la lune, sous la courtepointe, l’ample chemise de nuit en tissu molletonné de Mme B.

Mme B. est morte. Elle avait 93 ans. Depuis quelques années déjà, elle ne voyait plus bien clair et ne se déplaçait qu’en fauteuil. Les derniers mois, elle ne parlait plus non plus. Les yeux dans le vague, elle semblait déjà partie. On l’enterre demain.

Mme B. est morte et c’est toute mon adolescence qui pleure.

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