Publié dans Une femme et des livres écrit

Thérèse

Maman 16 ansAujourd’hui, j’ai envie de partager avec vous un texte que j’ai écrit il y a quelques mois. Il retrace la jeunesse de ma mère, telle qu’elle me l’a de nombreuses fois décrite. Il s’appelle « Thérèse » mais il aurait aussi bien pu s’appeler « Hommage ».

Ca fait deux heures qu’elle attend mais elle s’en fiche. Elle pourrait même attendre deux heures de plus s’il le fallait. Elle est heureuse. Un peu inquiète aussi, un peu angoissée. Mais heureuse comme elle ne l’a sans doute jamais été. Elle est sûre d’un choix qui l’emmène vers l’inconnu. Elle sourit et son sourire est radieux. Aujourd’hui, le 24 février 1968, à 32 ans et demi, elle est libre pour la première fois.

Elle est née dans une famille agricole à quelques kilomètres de Lille. Une soixantaine d’hectares de polycultures, quelques cochons, quelques vaches, des poules, des lapins. Des chats aussi à qui on donne juste assez de lait et de restes pour qu’ils aient encore envie de chasser les souris. Et un chien. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours vu un chien sur la cour de cette ferme au carré en briques rouges, dominée par un grand porche, comme on en voit beaucoup dans la région, avec la Deûle qui coule tranquille en contrebas charriant ses péniches alanguies.

La maison est spacieuse. Elle s’ouvre directement sur une cuisine, une immense cheminée en faïence bleue et blanche, une horloge comtoise en bois blond dont le tic-tac régulier rythme la vie de la maisonnée et une grande table familiale entre deux bancs qui craquent quand on s’assoit dessus. Sur le poêle, une cafetière en émail et une casserole n’en peuvent plus de chauffer toute la journée. La pièce est chaleureuse. C’est là que des générations de femmes ont préparé le repas des hommes, que des familles entières se sont attablées sur le coup des 17 heures pour un goûter gargantuesque, fait de grosses tartines de pain beurré, de confiture, de cassonade, de café, de taquineries et de rires. Parfois aussi de disputes et de silences contrits. C’est là qu’on se débarbouille le matin, en maillot de corps, devant l’évier en pierre alimenté par une pompe en fonte qui crache son eau quand on arrive à actionner son levier réticent. La salle de bains est un mot qui n’a pas encore été inventée dans les fermes d’après-guerre. La grande toilette est hebdomadaire et c’est dans un immense baquet, sorti de l’armoire pour l’occasion, qu’on la fait à tour de rôle. Au fond, une grande pièce aux meubles massifs transmis de génération en génération et aux rideaux clos. Une pièce mystérieuse où les enfants entrent sur la pointe des pieds, le cœur battant, en prenant garde de ne pas se faire attraper et en pouffant derrière leurs mains. C’est la pièce des grandes occasions, des repas de Noël, des communions et des fiançailles. C’est la pièce où l’on reçoit peu mais bien : Avec argenterie et cristal de famille.

Elle est le numéro deux d’une fratrie de sept. Elle porte le prénom d’une sainte que sa mère a prié pendant toute sa grossesse. L’accouchement s’est bien passé. Elle a hérité du prénom, suivi de « Marie » et de « Joseph ». Elle n’en veut pas à ses parents. Elle est née dans une famille chrétienne, où les femmes vont à la messe de 6 heures pour pouvoir traire les vaches et préparer le repas dominical ensuite et les hommes à la grand’messe de 11 qui se termine invariablement par une belote dans le bistrot-dîneur qui fait face à l’église. Parfois, quand l’après-midi se traîne en longueur, qu’on s’est abîmé les yeux à force de guetter en vain l’arrivée d’une voiture sous le porche, qu’aucun oncle, qu’aucune tante, qu’aucun cousin n’est venu rompre la routine, on va même aux Vêpres à 16 heures, juste avant la traite. Ce n’est pas tant une foi profonde qui les pousse qu’un besoin de rencontrer du monde et de discuter sur le parvis de l’église. Comme une habitude dont on a du mal à se défaire.

Elle a eu une enfance insouciante, un peu brouillonne. Une enfance comme on en a, quand les frères et les sœurs se suivent au rythme d’un tous les 18 mois, avec des parents débordés, à une époque où l’enfant n’est pas encore roi. Une enfance à courir dans les champs, à s’amuser dans les étables, à se vautrer dans la paille, à inventer des jeux, à bricoler avec trois clous et deux ficelles, à se disputer, à rire beaucoup et à pleurer aussi sous les fessées et les coups de martinet d’un père, aimant certes, mais surtout intransigeant et autoritaire comme la 4ème République les aimait. Une enfance que la guerre n’a pas assombri, ou si peu, avec des parents à l’image de la France : Plus pétainistes que gaullistes, moins révoltés que fatalistes.

Elle est née dans une famille bourgeoise où l’on roule déjà en voiture quand la majorité circule en vélo, où l’on a une servante et des ouvriers de ferme. Elle est née dans une famille où la moralité est un dogme, le travail une valeur, les vacances une ineptie inventée par le Front populaire, la tradition un art de vivre et la probité, une religion. Elle est née dans une famille où le père est un patriarche que l’on ne vient pas contrarier sans conséquences. Elle est née dans une famille où les filles restent à la maison et attendent, sans regimber, ce à quoi on les a destinées : devenir, à l’image de leur mère, de bonnes épouses sachant tenir une maison, recevoir, et élever leurs enfants.

Elle n’a pas eu de chance. Elle se rêve pharmacienne. Elle dit « pharmacienne », parce que du haut de ses 14 ans, du fond de sa cour de ferme, elle ne sait pas que pharmacienne désigne seulement la femme du pharmacien. Elle comprend que son orientation scolaire a causé quelques remous dans la famille. Non pas qu’on l’ait consulté à ce sujet, quelle folie !, mais elle a bien vu que ses parents avaient été convoqués chez la mère supérieure du pensionnat catholique où elle est scolarisée depuis deux ans. Elle s’étonne, cette nonne, de voir une enfant aussi brillante, orientée en école ménagère, à l’issue de la classe de 5ème. Ses parents ont-ils bien réfléchi ? Ont-ils bien mûri leur choix ? « Oui », répond le père. « Oui », répond la mère en écho. Elle a compris qu’elle n’apprendra jamais à résoudre des équations à deux inconnues comme ses camarades de 4ème, qu’elle ne vendra jamais de médicaments derrière un comptoir. Elle est déçue. Elle se résigne. Après tout, les rêves ne sont pas faits pour durer.

Elle est entrée à l’école ménagère promise, tout à côté de Douai. Pour s’y rendre, elle prend le tramway jusqu’à la gare de Lille, puis le train, puis l’autocar. Elle apprend à cuisiner. Elle note scrupuleusement dans un gros cahier à petits carreaux et couverture rouge les recettes du pot au feu, de la sauce Béchamel, de la tarte aux pommes, du lapin aux pruneaux et du coq au vin. Elle apprend à différencier un morceau de jarret d’un plat de côte, une bavette d’une côte à l’os, croquis à l’appui. Elle écrit à la plume à l’encre noire et souligne en rouge les passages importants de la leçon. Elle apprend l’art du repassage, de l’amidonnage, du dépoussiérage et du lavage du sol. Elle apprend à coudre un ourlet, à repriser des chaussettes, à faire une boutonnière, à réaliser un patron, à créer des jupes, des pantalons et des robes.

Elle a 16 ans. La veille, sa mère a prévenu Maria, la servante polonaise. « Je n’aurais plus besoin de vous à l’avenir, ma fille a fini l’école ».

Elle trime. Tous les jours elle trime. Dans les champs et à la ferme, avec ces seaux de lait mousseux qui éclaboussent ses jambes, cette crème qu’il faut barater deux fois par semaine pour en faire du beurre, ces œufs qu’il faut ramasser, ces betteraves qu’il faut démarier, ces ballots de paille qui piquent les mains et griffent les mollets, ces pommes-de-terre qu’il faut trier. Elle ne se plaint pas. Comme ses frères et ses sœurs, comme ses cousins et ses cousins, elle vit les ultimes instants d’une certaine France qui bientôt n’existera plus. Elle est à l’aube d’une révolution mais elle ne le sait pas.

Elle n’a pas de métier. Elle est formatée pour devenir épouse d’agriculteur. Si possible de bonne famille, à l’image de la sienne, fréquentant l’église, avec une éducation en rapport et des hectares de terre. Ses relations sont surveillées, ses autorisations de sorties données avec parcimonie. Pas de bal des pompiers, pas de ducasse ! On sort entre soi, dans les mariages, à la fête des fraises, au bal de l’Agriculture et aux journées amicales organisées par la Jeunesse Agricole Catholique dont elle préside, avec enthousiasme, le comité local. Elle ne connaît rien à l’amour, on craint qu’elle ne s’amourache du premier venu. En cela, on a tort. Si elle courbe l’échine devant le père, elle sait où elle ne veut pas aller. Dans le secret de la chambre des filles, elle rit avec ses sœurs de ces paysans rougeauds qui prétendent conquérir son cœur en lui parlant de leurs vaches, de leurs hectares et de la météo qui contrarie leurs cultures, oubliant l’essentiel.

Elle ne rit plus. Elle a 30 ans. Pas de mari. Pas d’enfant. Pas même un fiancé. Un comble, presque une honte, à une époque où l’on est mère à 20 ans et vieille fille à 25. Elle n’en peut plus de cette vie à travailler sans salaire sous le regard du père qui contrôle tout et la rudoie à l’occasion. Elle n’en peut plus de ce futur sans métier. Sans avenir. Elle souffre et souffre en silence.

Ca fait deux heures qu’elle attend ses demoiselles d’honneur dont la voiture s’est empêtré dans les congères de ce froid samedi d’hiver. Mais elle s’en fiche. Elle a revêtu la belle robe blanche virginale à longues manches et col haut qu’elle est allée choisir avec sa jeune sœur, rue de Wazemmes à Lille, en faisant attention de ne pas dépasser le budget de 200 francs octroyé par les parents. Le coiffeur a rassemblé ses longs cheveux noirs en un chignon strict qui souligne l’ovale de son visage et la finesse de ses traits. Elle regrette qu’en ajustant l’immense voile de tulle sur sa tête, ses habilleuses l’aient maladroitement écrasé. Aujourd’hui, elle épouse Léon, dont elle déteste le prénom, mais qui a su la séduire en lui parlant de ses lectures, de ses rêves, de sa famille, de ses engagements. Il l’emmène loin de Lille, sur la côte, dans une petite ferme où tout est à construire.

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7 commentaires sur « Thérèse »

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