Publié dans Une femme et des livres a lu et a été déçue

La Disparition de Stephanie Mailer

stephanie mailerAprès les immenses succès qu’ont été La vérité sur l’affaire Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, autant dire que La Disparition de Stephanie Mailer (Editions du Fallois) du même Joël Dicker, était plus qu’attendu. C’est sans doute la raison pour laquelle 300 000 exemplaires dudit roman ont été édités pour sa sortie annoncée en grandes pompes. J’avais personnellement adoré les deux premiers opus, c’est donc avec l’assurance de passer encore un très très agréable moment de lecture que je me suis précipitée sur La Disparition de Stephanie Mailer. Je ressors de cette lecture avec un avis mitigé, qui me vaut de classer aujourd’hui ce roman parmi mes déceptions. Peut-être tout simplement parce que j’en attendais trop…

Commençons par l’histoire : Le 30 juillet 1994, à Orphea, petite station balnéaire tranquille et plutôt huppée de la côte est des Etats-Unis, le maire de la ville, son épouse et leur fils sont sauvagement assassinés alors que s’ouvre la première édition d’un festival de théâtre. Une joggeuse, témoin des meurtres, figure également parmi les victimes. Deux jeunes enquêteurs, qui viennent de sortir de l’école de police, sont désignés pour mener l’enquête. Leur fougue leur permet de mettre un nom assez rapidement sur le coupable. Mais celui-ci meurt pendant son interpellation avant d’avoir pu avouer les crimes. Vingt ans plus tard, une jeune journaliste, arrivée à Orphea depuis peu, affirme avec aplomb à l’un des deux inspecteurs qu’il s’est trompé de coupable à l’époque « parce qu’il n’a pas vu un détail qui se trouvait sous ses yeux ». Cette journaliste, c’est Stephanie Mailer. Le soir même, elle disparaît. Les deux inspecteurs, aidés par une jeune collègue venue à Orphea guérir une déception sentimentale, décident de reprendre l’enquête de zéro pour savoir ce qu’il est advenu de Stephanie Mailer et qui a bien pu commettre les quatre crimes 20 ans auparavant.

Le roman de Joël Dicker est construit comme une série américaine. Le lisant, j’ai souvent eu l’impression de me trouver dans « Cold Case », série dans laquelle Lily Rush et ses inspecteurs reprennent des affaires jamais élucidées à la faveur d’un nouvel élément. Comme dans la série, les inspecteurs découvrent des faits qui se sont passés à l’époque et les personnages les revivent à coups de flash-back écrits à la première personne. C’est aussi un roman où se croisent une multitude de personnages, qui, tous, cachent une fêlure qui ne nous est dévoilée que par petites touches. Une multitude de personnages qui permet de brouiller les pistes et de multiplier les suspects possibles. C’est sans doute là le réel talent de Joël Dicker : Parvenir à faire monter le suspens, à ajouter des fausses pistes aux fausses pistes et donc à nous rendre accros à la lecture. Parce que, dans ce domaine, le contrat est parfaitement rempli. J’ai dévoré les 635 pages de ce roman en quelques jours et ce fut un très agréable divertissement.

Alors, d’où me vient donc ce sentiment mitigé après avoir refermé ce livre hier soir ? Sans doute, d’abord, de ses personnages trop souvent caricaturaux et donc, improbables. Comment croire à cet ancien flic, reconverti en metteur en scène mégalomane et égocentré qui, depuis 20 ans, travaille la même première scène de sa pièce de théâtre, tout en injuriant et en renvoyant tour à tour ses comédiens amateurs, en survivant de petits boulots et en affirmant qu’il a écrit la pièce du siècle ? Comment croire à Alice, maîtresse vénale du rédacteur-en-chef d’un magazine littéraire new-yorkais qui surjoue l’hystérie et la bêtise intellectuelle ? Sans parler des « personnages clichés » : La riche épouse d’un directeur de chaîne de télévision qui n’en peut plus de cette vie trop facile et donc sans intérêt et qui rêve de retrouver le temps où elle et son mari tiraient le diable par la queue mais étaient heureux, au moins ! Ou encore la fille à papa trop gâtée et brillantissime au lycée qui tombe dans la drogue.

Sans doute aussi des incohérences dans le récit : Voilà deux enquêteurs qui, 20 ans plus tôt, ont bâclé une enquête en quelques semaines en oubliant d’interroger des témoins cruciaux et qui se révèlent tout compte fait, beaucoup plus intelligents et tatillons 20 ans après. Voilà aussi des témoins, qui, il y a 20 ans, savaient pertinemment que le coupable désigné n’était pas le bon parce qu’ils avaient la preuve que ça ne pouvait pas être lui. Mais qui n’ont rien dit à l’époque, en gros, parce qu’ils ne voulaient pas être emmerdés. Mais qui sont beaucoup plus loquaces 20 ans  après. Voilà un coupable (le vrai) qui n’hésite pas à tuer trois personnes et à essayer d’en tuer une quatrième pour ne pas être découvert mais qui, à la toute fin du roman, avoue tout sans se faire prier et presqu’en pleurant, parce qu’on le menace de mettre une personne qui lui est chère en prison. Quel retournement ! Ca sent le final bâclé…

Sans doute enfin de quelques scènes ubuesques et complètement improbables comme la représentation de la pièce de théâtre qui frise le ridicule (non, qui est carrément ridicule et irréaliste) ou encore le chapitre sur les grands-parents de l’un des inspecteurs dont la vulgarité et la caricature m’ont mise vraiment mal à l’aise (Je me suis même demander si l’auteur n’avait pas volé ce chapitre à Nadine Monfils !). Sans parler encore une fois de l’improbabilité de la chose : Des gens vulgaires et bêtes à manger du foin qui se révèlent des gens exquis au contact d’une petite cousine charmante (qui tout compte fait n’est pas vraiment leur petite cousine d’ailleurs) venue s’installer chez eux et dont l’inspecteur tombe très vite amoureux (C’est pour éviter la consanguinité sans doute qu’il fallait qu’elle ne soit pas, tout compte fait, la petite cousine des grands-parents).

Joël Dicker a réussi à construire une énigme passionnante. Dommage, vraiment, qu’il l’est coulée dans un décor trop factice avec des personnages dépeints à la truelle et sans consistance.

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Le mystère Henri Pick

Je n’en ferai pas mystère plus longtemps : J’ai dévoré Le mystère Henri Pick en quelques jours. Ce roman de David Foenkinos (édition Gallimard) fait d’ores et déjà partie de mes coups de coeur 2018. Il s’en est fallu de peu, pourtant, que je passe à côté de ce livre. A sa sortie, j’avais eu très envie de le lire avant que certaines critiques négatives m’en dissuadent. Fort heureusement, je suis tombée sur ce titre lors de mes déambulations à la médiathèque de ma ville. Et revenant à ma première idée, je l’ai emprunté.

Que nous raconte ce livre ? Jean-Pierre Gourvec, célibataire, amoureux des livres, décide de recueillir dans la bibliothèque qui l’emploie dans une petite bourgade au fin fond du Finistère, les manuscrits refusés par les éditeurs, reprenant là une idée expérimentée aux Etat-Unis. Vingt ans après, Jean-Pierre Gourvec est mort et celle qui lui a succédé a pratiquement oublié cette section particulière où quelques dizaines de manuscrits jamais lus prennent la poussière. Jusqu’au jour où Delphine, éditrice chez Grasset, tombe sur ces fameux manuscrits, au hasard de vacances chez ses parents. Et plus extraordinaire encore, elle y découvre une pépite, écrite par un certain Henri Pick, qui tenait avec son épouse la pizzeria du village et mort depuis deux ans. Le problème, c’est que, de l’aveu même de sa femme et de sa fille, ce monsieur ne lisait même pas le quotidien local et n’a jamais écrit rien d’autre que la liste des courses. Alors, que cachait cet Henri Pick, dont le roman bientôt publié chez Grasset, s’arrache au point de devenir le best-seller de l’année ? Jean-Michel Rouche, ancien critique littéraire au Figaro littéraire, tombé dans l’oubli en même temps que dans la précarité, décide d’enquêter sur cette histoire surréaliste.

Au delà-même du « mystère Henri Pick » dont les tenants et aboutissants nous tiennent en haleine jusque dans les toutes dernières pages du roman (et avec quel rebondissement !), ce livre nous emmène, avec jubilation, dans les coulisses du monde -merveilleux- de l’édition. On y croise Olivier Nora (le véritable patron des éditions Grasset), on y découvre un Laurent Busnel plus vrai que nature dans une interview de la veuve d’Henri Pick pour son émission « La Grande librairie », on y rencontre  Delphine, jeune éditrice très ambitieuse, prête à tout pour obtenir de la famille l’autorisation de publier le livre et faire « un coup » aussi littéraire que marketing, on se rend compte des limites de l’effet « buzz » si souvent recherché de nos jours, avec des critiques littéraires qui s’enflamment autour de cette histoire, sans se poser trop de questions sur l’improbabilité d’un tel scénario : Un pizzaïolo, notoirement inculte, qui livre un roman d’une telle qualité littéraire, incluant dans son récit l’agonie romancée de Pouchkine, poète russe assez peu lu en France. On devine enfin les souffrances et les désillusions que peut causer une surexposition médiatique aussi soudaine que non souhaitée.

Au delà encore de cette « étude de moeurs », ce livre vaut aussi pour toute la galerie de personnages qui le composent et dont l’auteur nous décrit les vies, souvent ternes et sans beaucoup d’espoir : La bibliothécaire, la femme et la fille d’Henri Pick, Jean-Michel Rouche… Avec en filigrane un point commun : La publication du roman d’Henri Pick va bouleverser la vie de tous ces gens et leur faire prendre des trajectoires auxquelles ils n’auraient sans doute jamais pensé.

Un formidable roman dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Toutes affaires cessantes.

 

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Celle qui fuit et celle qui reste (L’amie prodigieuse III)

celle qui fuitJe viens de terminer le 3ème tome de la saga romanesque de l’énigmatique Elena Ferrante, commencée avec l’amie prodigieuse et parue chez Gallimard. Dans celle qui fuit et celle qui reste, nous retrouvons bien-sûr les deux héroïnes napolitaines, Lila et Elena. Et c’est un vrai bonheur tant je me suis attachée (comme une très grande majorité de lecteurs à travers le monde) à ces deux personnages, à Naples et à toute l’Italie où se déroule cette histoire. Lila et Elena sont maintenant deux jeunes femmes qui approchent de la trentaine, dans les années 1970. « Celle qui reste », c’est Lila. Séparée de son mari, le riche commerçant Stefano, suite à sa liaison passionnée avec Nino, elle vivote désormais avec Enzo, un ami d’enfance, et son fils Gennaro, dans un quartier misérable de Naples. Employée comme ouvrière dans une usine de charcuterie, elle trime pour un salaire de misère tout en subissant les mains baladeuses de ses collègues et de son patron. Mais Lila reste fière, debout, et continue de faire l’admiration de la narratrice, Elena, « Celle qui fuit », avec laquelle l’écart social ne cesse de se creuser. Diplômée de l’université, écrivain qui a rencontré un certain succès dans toute l’Italie avec son premier roman, elle est désormais mariée à Pietro, fils d’intellectuels milanais et lui-même professeur d’université à Florence. Mère de deux petites filles, Elena s’ennuie intellectuellement dans sa vie de femme au foyer, sans trouver l’ambition d’écrire un nouveau roman et déçue par un mari dont elle ne supporte bientôt plus les angoisses existentielles.

Celle qui fuit et celle qui reste continue de disséquer le sentiment amical qui lie « à la vie, à la mort », Lila et Elena. Et pourtant, les deux amies, nées dans les années 40 dans le même quartier populaire de Naples, filles d’ouvriers bien plus à l’aise avec le patois napolitain qu’avec l’italien, ont désormais des vies diamétralement opposées, fruit de leur choix de vie, entre Lila qui a arrêté ses études au collège et s’est mariée à 15 ans et Elena qui a réussi à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études, et ainsi, échapper à son milieu. Tout n’est pas aussi simple pourtant : Elena envie la volonté farouche de Lila de s’en sortir et son engagement auprès des salariés exploités, elle qui peine à trouver sa place dans un milieu intellectuel qui reste condescendant vis-à-vis de ses origines sociales modestes. Quant à Lila, elle envie la réussite sociale et intellectuelle d’Elena et son beau mariage inespéré avec un professeur d’université, riche, cultivé et éduqué.

Lisant ce 3ème tome, je me suis souvent demandée comment cette amitié, faite aussi de trahisons, de compétition et de jalousie de part et d’autre, pouvait tenir. Comme si Elena et Lila, au delà de tout ce que les oppose, avaient besoin l’une de l’autre pour avancer. A la fin des deux premiers tomes, Lila donnait l’impression de gagner sur Elena. C’est l’inverse qui se produit ici avec une Elena qui parvient enfin à se libérer de l’emprise de Lila, afin de vivre sa vie comme elle l’entend, quitte à envoyer promener tous ses principes. Il me tarde vraiment de savoir comment ces deux-là vont évoluer. Je m’étais jurée d’attendre la sortie « en poche » du 4ème et dernier tome de la saga, L’enfant perdue, sorti il y a quelques semaines. Après avoir refermé mon livre hier soir, je ne suis plus sûre de pouvoir attendre…

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La Serpe

la serpeJe viens de terminer un énorme pavé : Les 650 pages de La Serpe de Philippe Jaenada. Il m’aura fallu pas loin d’un mois pour en venir à bout. Ce fut une lecture plaisante. Même si j’avoue avoir un peu décroché, un peu survolé certains passages dont le souci du détail et de la précision ont fini par me peser.

Je ne connaissais pas Philippe Jaenada. C’est une de mes cousines, séduite par son précédent ouvrage, La petite Femelle, qui me l’a conseillé. Tombant par hasard sur La Serpe (Prix Fémina 2017, paru aux éditions Julliard) dans une librairie, j’ai été convaincue par le résumé en 4ème de couverture. Car La Serpe n’est pas un roman comme un autre. Il raconte l’histoire d’un fait-divers atroce non élucidé, qui s’est passé dans le Périgord pendant la 2ème Guerre mondiale, et que Philippe Jaenada s’est promis de tirer au clair. Pour moi qui suis fan d’émissions telles que « Faites entrer l’accusé » ou bien « Chroniques criminelles », ce roman apparaissait comme une belle promesse.

Sur bien des points, cette promesse a été tenue. Revêtant les habits d’un Hercule Poirot ou d’un Sherlock Holmes, Philippe Jaenada se met en scène dans sa quête de la vérité. Et c’est plutôt réussi, tant ses multiples digressions, ses connivences avec le lecteur (qui m’ont valu sans doute l’un de mes plus gros fou-rires de lectrice) font mouche. Rien que pour cette écriture, cet humour, ce livre vaut le coup d’être lu. L’enquête mène Philippe Jaenada dans le Périgord, sur le lieu de la tragédie qui s’est passée quelques 70 ans plus tôt. Retour sur ce drame : Un soir d’octobre 1941, Georges Girard, sa soeur Amélie et leur domestique Louise sont sauvagement assassinés à coups de serpe dans le château familial. Le lendemain, le fils de Georges, Henri, 24 ans, qui dormait à l’étage dans une autre aile du château découvre le massacre. L’enquête, bâclée, démontrera que personne n’a pu entrer dans le château par l’extérieur. Henri Girard fait très vite figure de seul suspect, alors même qu’il clame haut et fort son innocence. Incarcéré pendant près de deux ans, condamné par l’opinion publique avant même son procès, il sauve sa tête grâce à la pugnacité de son avocat, le très réputé et parisien Maurice Garçon. L’annonce de son acquittement crée de vives tensions autour du tribunal de Périgueux. Pendant des années et des années, la population locale -paysanne et ouvrière- vivra avec le sentiment qu’on a acquitté un assassin, protégé par son statut de « notable ». Blanchi par la justice, Henri Girard hérite de la fortune de son père, la dilapide rapidement, et part se faire oublier en Amérique du Sud où il fera tous les métiers. C’est cette expérience qui servira de décor à l’un de ses plus célèbres romans Le salaire de la peur, publié sous le pseudonyme de Georges Arnaud. En l’adaptant au cinéma en 1952, Henri-Georges Clouzot lui apportera une certaine renommée et surtout la fortune. Journaliste, écrivain, agitateur, libertaire, cynique, Henri Girard mènera une vie de bohême, tour-à-tour riche ou pauvre, ne revenant sur le drame de sa jeunesse qu’à de rares exceptions et toujours pour réaffirmer son innocence. Il est décédé en 1987.

Philippe Jaenada a choisi de bâtir son roman en trois parties : Il commence par raconter la vie d’Henri Girard, qui fut foisonnante et passionnante à bien des égards, sans rien cacher de ses défauts ou de ses manquements, tout en occultant complètement la période entre le drame et l’acquittement. Puis, il revient longuement sur les circonstances du crime et sur l’enquête qui a suivi qui conduisit à voir en Henri Girard le seul assassin possible. Ces deux parties sont pour moi les plus intéressantes du roman. Bien documentées, elles sont aussi très bien racontées. Et puis, dans un dernier acte, « l’inspecteur » Jaenada commence le démontage point par point de l’instruction et tend à prouver que l’assassin n’était pas celui que l’on croit. Evidemment, c’est à un travail faramineux que s’est attaqué l’auteur qui a lu et relu l’ensemble des archives et PV d’audition qui ont été consignés à l’époque et rencontré des descendants des témoins du drame. Il s’est astreint aussi à une étude minutieuse de la vie d’Henri Girard et de ses écrits, notamment ses romans et interviews. Et il faut vraiment saluer ce travail remarquable.

Toutefois, même si cette quête de la vérité est très intéressante, même si on la suit avec un certain bonheur, même si on finit par se dire que les déductions de Philippe Jaenada ne doivent pas être loin de la vérité, même si l’écriture de ce roman -qui se lit comme un polar- est assez jubilatoire, j’avoue, comme indiqué au début de cette chronique, que je me suis parfois perdue entre les témoignages des uns et des autres, les précisions apportées, les expériences menées par l’auteur pour prouver ses dires. (Ces vécés désaffectés, finalement, pouvait-on oui ou non en ouvrir la petite fenêtre pour pénétrer dans le château ? Philippe Jaenada explique, démontre, fait des suppositions, redémontre, contrecarre l’instruction… Bref, au bout d’une quinzaine de pages, cela finit par lasser. Surtout quand il y revient encore quelques pages plus loin). Malgré tout, et ce sera ma conclusion, La Serpe reste un très bon roman, qui se lit sans déplaisir, surtout si on est amateur de polars ou d’énigmes à la Roulatabille.

Publié dans Une femme et des livres donne la parole

Michaël Uras : De Proust à la Sardaigne, mais surtout un auteur à découvrir d’urgence !

Michaël Uras est un jeune écrivain franc-comtois, également professeur de lettres. Son père, d’originaire Sarde, lui a légué son amour inconditionnel pour cette petite île italienne, sans doute moins connue que sa voisine sicilienne. A tel point qu’il en a fait le décor de son dernier roman, « La maison à droite de celle de ma grand-mère », paru aux éditions Préludes, que j’ai, personnellement, adoré. Il n’en fallait pas plus pour que j’ai envie de découvrir un peu mieux qui se cachait derrière cet auteur talentueux. Un grand merci à Michaël Uras d’avoir accepté cette interview. 

Michaël Uras

  • Bonjour Michaël Uras. Vous avez été très jeune un très gros lecteur, alors que vous dites, vous-même, que les livres n’étaient pas très présents au sein de votre famille. Comment vous est venu cet amour de la lecture ?

« A la maison, mes frères et moi n’avions pas beaucoup de livres, c’est vrai. En revanche, mes parents nous conduisaient régulièrement à la bibliothèque municipale. Ils ne nous ont jamais refusé l’achat d’un livre. Le livre n’a jamais été considéré comme un « ennemi » ou un objet inconnu synonyme de méfiance, ce qu’il peut être dans certaines familles. Mes parents ont favorisé notre accès à la culture. C’est un beau cadeau. Je lisais tout ce qui passait sous mes yeux. Parfois, je ne saisissais rien de l’ouvrage que je tenais entre mes mains. Peu importait. Les livres m’ont extirpé d’un avenir un peu moins coloré. Fils de maçon immigré, j’avais peu de chance de devenir romancier ».

  • Vous affirmez que la découverte de Marcel Proust a été déterminante dans votre vie. Pour quelle raison ? Qu’a donc fait cet écrivain pour vous bouleverser à ce point ?

« Proust a compté et compte toujours, c’est un fait. J’ai beaucoup de tendresse pour lui. J’en ai toujours eu. Lorsque je l’ai découvert, je le voyais comme un petit garçon qui avait des choses à me dire. C’est étrange car il était mort depuis bien longtemps. J’ai aimé l’être humain avant d’aimer ses livres ».

  • A tel point qu’il vous a inspiré votre premier roman, Chercher Proust paru en 2012 chez LC Editions, qui raconte votre relation personnelle avec cet auteur. Comment l’idée de ce roman vous est-elle venue ?

« Je lisais Proust, la critique proustienne. Ces lectures étaient un peu envahissantes. Et, un jour, j’ai eu l’idée de les transformer en roman. Je voulais, sur un mode léger, traiter de la question de l’obsession pour un écrivain. La figure du chercheur proustien n’avait encore jamais été romancée, je me suis lancé ! »

  • La publication de ce roman a-t-elle relevé du parcours du combattant ?

« Oui ! J’ai essuyé de nombreux refus. Je n’avais aucun contact dans le monde de l’édition. J’envoyais mon manuscrit à toutes les maisons, je poursuivais les auteurs que je rencontrais dans les manifestations littéraires. J’avais besoin d’aide et de conseils (c’est pour cela que je ne refuse jamais d’aider un aspirant romancier, à présent).

De belles maisons m’ont fait croire à la publication avant de se raviser, c’était cruel ! Enfin, un éditeur a décidé de me publier. Ensuite, le texte est arrivé jusqu’à Audrey Petit, éditrice au Livre de Poche. La reprise en poche était incroyable. Aujourd’hui, je suis édité par Préludes, le grand format inédit du Livre de Poche. Audrey Petit est toujours mon éditrice. Grâce à elle, j’ai compris le rôle déterminant de l’éditeur ».

  • Votre père, d’origine sarde, vous a légué son amour pour cette petite île italienne. Dans votre deuxième roman Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse, paru en 2014 aux éditions Le livre de poche, vous évoquez cette enfance partagée entre la France et la Sardaigne, avec beaucoup de sensibilité. Que représente pour vous la Sardaigne ? Un havre de paix ? Un refuge ? Un lien indéfectible avec l’enfance ? Et… pourquoi ce titre surprenant alors que vous évoquez plutôt des souvenirs heureux ?

« Je retourne en Sardaigne dès que je le peux. C’est un refuge, oui. Il y a sur cette île un mélange de douceur et de dureté. La carte postale et la vie âpre dans les terres. Loin de la mer. Les villages presque jamais visités. Enfant, j’y passais toutes mes vacances. Le silence sous le soleil brûlant.

« J’ai grandi entre deux pays, la France et la Sardaigne. Je ne veux quitter ni l’un, ni l’autre. C’est idiot. On ne peut vivre à deux endroits à la fois. Mais, j’accepte l’idiotie ! Ma culture est française (j’ai suivi mes études en France), mon cœur est sarde ».

  • Venons-en à votre quatrième roman La Maison à droite de celle de ma grand-mère, qui paraît ce mois de février 2018 aux Editions Préludes et que j’ai eu la chance de découvrir dès le mois de décembre dernier. Avec la Sardaigne en toile de fond et une très jolie histoire de famille. J’ai personnellement adoré ce roman tellement criant de vérité. Est-ce de l’observation de vos contemporains que vous est venu ce don de raconter des histoires et de créer des personnages qui sonnent tellement vrai ?

« Merci ! Il y a quelques années, j’avais écrit une nouvelle, Tout vaut mieux que le vide. L’histoire d’un ancien militaire de retour dans son village sarde après un conflit interminable et destructeur. Un soldat d’abord considéré comme un héros aux yeux des villageois avant de devenir, bien malgré lui, une sorte de boulet dont on ne savait que faire. Un homme déclassé mais toujours habillé de vêtements colorés. Le Capitaine, c’était son nom, comme Achab dans Moby Dick. J’ai décidé d’en faire un roman ».

  • Vous êtes aujourd’hui un écrivain reconnu. Vous continuez néanmoins à enseigner les Lettres. Quelle place tient l’écriture dans votre vie ? Est-ce un besoin quotidien, une récréation ?

« Continuer à enseigner est essentiel. Cela me permet de garder un pied dans la vraie vie. J’aurais trop peur de rester chez moi à attendre que les idées arrivent. Et, quel plaisir de faire découvrir à des adolescents des grands textes de la littérature. Ce n’est pas toujours évident mais le challenge me plait. Et mes élèves découvrent que l’on peut être écrivain et vivant ! »

  • Quelle relation entretenez-vous avec vos lecteurs ? Etes-vous un écrivain qui aime arpenter les salons du livre et accepte sans rechigner, et même avec bonheur, les séances de dédicaces ?

« Lors de la promotion de mon précédent roman (Aux Petits mots les grands remèdes), j’ai eu la chance d’être invité un peu partout en France. C’était extraordinaire. Je n’oublie jamais (même quand je suis fatigué) que de nombreux auteurs souhaiteraient être publiés et conviés à des salons, rencontres… C’est une vraie chance !

De plus, je suis assez présent sur les réseaux sociaux, je suis curieux des retours que l’on peut faire sur mes romans (même s’ils ne font pas toujours plaisir) et je n’hésite pas à dialoguer avec les lecteurs ! »

  • Et pour terminer, avez-vous déjà d’autres projets littéraires sur le feu ?

« C’est la question à ne pas poser ! Je suis assez angoissé sur le sujet…Je plaisante mais pour l’instant, je prends quelques notes, rien de plus. Je souhaite, en priorité, me consacrer à La maison à droite de celle de a grand-mère. Nous verrons bien… »

 

 

Publié dans Une femme et des livres se dévergonde

Aux plaisirs de Déborah

déborahAux plaisirs de Déborah est une nouvelle de littérature érotique écrite par Chocolat Cannelle. Initialement publiée sur la plateforme numérique « Rose Bonbon » aujourd’hui disparue, elle est désormais accessible à la vente sur la plateforme d’autoédition Smashwords. Accès direct en cliquant ici.

Qui connaît Chocolat Cannelle sera peut-être étonné en lisant cette nouvelle (18 pages environ en format numérique), globalement beaucoup plus soft que celles qu’elle a l’habitude de publier. Bien-sûr, et je veux rassurer les amateurs du genre, cela reste de la littérature érotique, et tous les codes sont bien présents. Mais là, point de nymphettes à la sexualité débridée, point de jeunes filles qu’il faut « éduquer », point de maîtresses dominantes et de mâles dominés, point de libertinage sans complexe… Non, simplement Lydia, une cinquantenaire qui s’ennuie avec Claude, son mari depuis plusieurs décennies. Et qui rêve, sans trop oser l’avouer, de mettre un peu de piquant dans sa vie sexuelle au point mort. En osant vaincre sa gêne, en osant passer outre son éducation, ses principes, Lydia réapprend le plaisir. Mais pas de la façon dont on pourrait l’imaginer. Pas en se lançant dans une sexualité à tout-va mais plutôt en réapprenant à s’aimer et à séduire. En dire plus m’amènerait à dévoiler la chute de l’histoire. Or, l’art de la chute est tellement important dans une nouvelle, qu’elle soit érotique ou pas, d’ailleurs, que je ne voudrais pas gâcher le plaisir de la lecture par trop de détails. Chocolat Cannelle n’avait pas habitué ses lecteurs à des histoires qui se terminent bien, à des histoires d’amour tout court. Elle devrait le faire plus souvent car sa nouvelle est une vraie réussite et sa plume toujours aussi plaisante à lire.

Laissez-vous tenter par les Plaisirs de Déborah. Lisez ce texte pour ce qu’il est : Une charmante et émoustillante récréation.

Publié dans Une femme et des livres a lu et a aimé

Celui qui va vers elle ne revient pas

shulem deen« Celui qui va vers elle ne revient pas » sont les mots employés dans la Bible pour qualifier celui qui a une relation avec une femme adultère. Ce sont les mêmes mots qui sont employés dans le Talmud pour qualifier le juif hérétique, c’est-à-dire celui qui ne croit plus. « Celui qui va vers elle ne revient pas » est aussi le titre du roman très largement autobiographique de l’Américain Shulem Deen paru aux éditions Globe, pour lequel il a reçu le « Prix Médicis essai » et que je viens de terminer. C’est un roman édifiant, un témoignage brut qui nous fait entrer dans une communauté dont je ne soupçonnais même pas l’existence : celle des « Skver », l’une des communautés juives hassidiques ultra-orthodoxes (originaire d’Europe centrale) les plus extrêmes.

Shulem Deen, âgé aujourd’hui d’une quarantaine d’années, a été élevé dans la communauté Skver de New-York, à « New Square », un quartier où ne vivent que des Juifs ultra-orthodoxes, en tenue traditionnelle : kippa ou schtreimel (chapeau de fourrure) sur la tête, longue barbe et papillotes qui encadrent le visage, chemise blanche et long manteau noir sur pantalon noir pour les hommes, en gros,  Louis de Funès dans « Rabbi Jacob » ; Foulard et jupe longue pour les femmes. Dans cette communauté, toute la vie quotidienne est axée sur la Thora et le Talmud. Tout est validé par la parole de Rabbins (appelés ici Rebbe) tout puissants. Pas de télévision, pas de radio, pas d’internet, pas de journaux dans les maisons. Il ne faudrait pas que les fidèles soient contaminés par les moeurs des « Goyim » (les non-juifs) forcément dépravées. Pas de loisirs, non plus : tout  est rythmé par une interprétation rigoureuse de la Thora et du Talmud et par les prières à la synagogue. L’enseignement que reçoivent les enfants à la « Yeshiva » est à l’avenant : Pas de maths, pas d’anglais, pas de géographie mais l’étude quotidienne des textes de la Torah et des règles du Talmud en yiddish. Complètement coupés du monde, les jeunes garçons et jeunes filles n’ont pas le choix non plus quand il s’agit de choisir celui qui partagera leur vie : Tout est décidé par la Communauté, avec l’assentiment du Rabbin alors qu’ils atteignent l’âge de 18 ans. Innocents comme l’oiseau qui vient de naître en terme d’éducation sexuelle, ils se débrouillent pour apprendre à faire ce à quoi ils sont destinés : Faire des enfants, tous appelés à être « une bénédiction de Dieu ». Le tout en vivant très chichement puisque sans métier, avec pour seules perspectives professionnelles l’enseignement de la Torah et du Talmud dans les « Yeshivas » pour les hommes et la tenue de la maison pour les femmes.

Un jour d’oisiveté, Shulem Deen tombe par hasard sur un poste radio. Bravant l’interdit, poussé par une curiosité trop forte, il l’allume. Et découvre un monde inconnu. Un monde qui n’a d’ailleurs pas l’air d’être aussi dépravé que les rabbins l’affirment. Et c’est alors l’engrenage. Le jeune homme de 25 ans, déjà père de cinq enfants, se lance dans une quête éperdue de savoirs : fréquentation des médiathèques, découverte d’internet, des journaux, de la télévision, découverte de l’informatique qui lui donne envie de trouver un véritable emploi hors de la communauté… Des savoirs qui le mènent aussi à douter de plus en plus de sa foi et à avoir envie d’épouser la façon de vivre des goyims. Jusqu’à la rupture avec la communauté, que lui impose le Rabbin pour cause « d’hérésie ».

Le roman de Shulem Deen s’ouvre sur cette rupture. Il s’emploie ensuite à décrire sa vie dans la communauté depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte et toutes les étapes qui l’ont conduit à son émancipation. Et c’est édifiant ! Avançant dans ma lecture, je pensais à chaque page : « Mais comment peut-on imposer à des gens, sous prétexte de religion, de vivre de manière aussi arriérée et étriquée ? Comment peut-on nier à ce point leur doit à la liberté, leur droit à penser d’eux mêmes? » Se faisant, on suit avec passion les étapes qui conduisent Shulem Deen à renier ce qu’il a vécu jusqu’à présent et l’on a envie d’applaudir à chacun de ses pas victorieux contre l’obscurantisme.

C’est un très beau et courageux témoignage que nous livre Shulem Deen, désormais divorcé de son épouse (qui ne l’a pas suivi sur le chemin de la connaissance et des savoirs) et sans beaucoup de nouvelles de ses enfants qui vivent toujours dans la communauté Skver. Ne vous laissez pas rebuter par les cinquante premières pages du roman, un peu fastidieuses il faut l’avouer, tant elles regorgent de termes yiddish non traduits et de fêtes et rituels juifs un peu obscurs, pour qui ne connaît pas bien -comme c’est mon cas- la religion juive. Cela vaut le coup de s’accrocher !