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Le lambeau

le lambeauJ’ai un peu hésité avant d’acheter Le lambeau (édition Gallimard) de Philippe Lançon. J’en avais beaucoup entendu parler, j’en avais lu beaucoup de critiques (toutes sans exception dithyrambiques). Je savais que c’était un livre dont certaines scènes pouvaient choquer et c’est sans doute cela qui m’a retenue.

Mais ce qui s’est passé le matin du 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo m’a trop bouleversée à l’époque pour que je puisse passer à côté de ce récit, dans lequel le journaliste et chroniqueur Philippe Lançon raconte l’attentat, sa mâchoire arrachée sous les balles des tueurs, ses camarades morts sur le sol d’une salle de rédaction, son hospitalisation et sa longue (très longue) reconstruction physique et psychologique.

Le récit commence la veille de l’attentat. Philippe Lançon décrit méticuleusement toutes les choses banales qu’il a faites avant que sa vie ne bascule et qu’il ne devienne un « mutilé » comme lui dira un jour un médecin : Une soirée au théâtre avec une amie, un repas pris sur le pouce dans un bistrot, une nuit solitaire, des exercices de gymnastique au matin du 7 janvier et puis une question : Aller directement à Libération ou bien passer avant à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo ? Peut-on imaginer, quand on se pose une question aussi basique, que le choix que l’on va faire changera pour toujours le cours de notre vie ?

Philippe Lançon a donc décidé, en bon élève qu’il est comme il le dit lui-même, de participer à la conférence de rédaction à Charlie Hebdo. Il raconte la prise-de-bec entre les participants autour du roman subversif Soumission de Michel Houellebecq qui vient de sortir et dont Philippe Lançon a publié une critique élogieuse dans Libération. Il raconte les blagues de potache qui fusent. Et puis, sur le coup de 11 h 30,  alors que la conférence vient de s’achever et qu’il montre à Cabu un livre de photos sur le jazz, les « coups de pétard » qui retentissent, les voix dans la pièce d’à côté qui crient. Et les premiers tirs qui pleuvent, dans une sorte de stupéfaction et d’irréalité. Philippe Lançon consacre un seul chapitre (sur les plus de 500 pages de son récit) à l’attentat. Avec des mots d’une précision glaçante. Rien ne nous est épargné : De la cervelle de l’économiste Bernard Maris qui coule de son crâne ouvert au trou sanguinolent que Philippe Lançon découvre dans le reflet de son téléphone portable à la place de sa mâchoire et de son menton.

Mais l’essentiel du récit n’est pas là. Il est dans l’après. Et c’est ce témoignage magistralement écrit de « l’après » qui m’a le plus touchée et bouleversée. Je me permets ici une digression. J’ai lu à sa sortie Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris, court récit où il raconte la mort de son épouse, Hélène, dans les attaques du 13-novembre. A l’époque, j’en avais écrit une critique très élogieuse, à l’instar de ce que je pouvais lire à droite, à gauche. Toutefois, quelque chose m’avait agacée dans ce récit. Je ne m’étais pas autorisée à l’écrire parce que je trouvais cela déplacé au regard de la tragédie vécue par cet homme. Presque trois ans après, je me permets d’avouer que le ton parfois « geignard » de l’auteur m’a dérangée, de même que l’espèce d’égoïsme qui entourait son récit : Comme s’il était le seul à souffrir, comme si personne n’avait souffert à ce point avant lui. Je n’avais pas aimé non plus l’espèce d’icône qu’il avait faite de son épouse, sorte de déesse irréprochable qui aurait eu plus de valeur que le commun des Mortels et qui donc, « moins qu’une autre ne méritait de mourir ».

Je n’ai trouvé rien de tout cela dans le récit de Philippe Lançon. Bien au contraire, l’auteur nous livre un récit-vérité qui ne cache rien de ses faiblesses, de ses découragements, de ses révoltes, de ses peurs. Sans jamais prendre la posture victimaire. Ou alors, pour la dénoncer juste après, comme un moment d’égarement qu’il ne tente même pas de justifier.

Ce que Philippe Lançon a vécu est juste inhumain. La reconstruction physique qu’il subit à coups de nombreuses chirurgies et de greffes est un long chemin de croix, une torture psychologique et physique. Mais derrière son témoignage, derrière son cas personnel, Philippe Lançon nous ouvre les portes d’un monde inconnu : celui des grands blessés, celui de l’hôpital, celui du patient réduit à faire confiance aveuglement à plus savant que lui, à quémander, presque, une amélioration de son état. Sans rien maîtriser. Ce faisant, il nous livre de très beaux portraits de soignants (notamment de sa chirurgienne Chloé, pièce maîtresse de sa reconstruction), d’amis, des policiers qui l’accompagnent jour et nuit et nous embarque dans ses souvenirs d’avant. Et c’est un pur bonheur que de les lire. Philippe Lançon rend aussi un hommage émouvant à son frère et à ses parents, octogénaires, (présents dès les premières heures de la tragédie) pour lesquels, pendant quelques mois, il est redevenu le petit garçon de 7 ans qui avait tellement besoin d’eux. Il parle aussi de sa compagne Gabriela et ne cache rien de leurs difficultés à poursuivre une relation amoureuse naissante alors que l’impensable est arrivé.

Le Lambeau est un livre qu’il faut lire. Vraiment.

 

 

 

 

 

 

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Rendez-vous avec le crime

Je suis particulièrement fan des polars britanniques, aussi, quand j’ai vu que Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman était proposé sur la plateforme Netgalley, j’ai tout de suite fait une demande d’envoi à l’éditeur, Robert Laffont, laquelle a été acceptée.

L’action de Rendez-vous avec le crime se déroule dans les terres septentrionales du Yorkshire en Angleterre. Samson O’Brien, policier à la prestigieuse « Met » à Londres, revient dans son village natal pour tenter de se faire oublier après avoir trempé dans une affaire louche, dont on ne sait pas grand chose de plus. Les retrouvailles ne sont pas des plus chaleureuses, ni avec son père, ancien alcoolique, ni avec ses amis qu’il a brusquement quittés après une dernière dispute avec son père, 14 ans auparavant. Pour passer le temps, en espérant que les choses finissent pas se tasser à Londres, Samson O’Brien ouvre une agence de détective privé à l’étage des locaux où son amie d’enfance, Delilah Metcalf a ouvert une agence matrimoniale quelques mois plus tôt. Or, Delilah s’aperçoit bientôt avec effroi, qu’un à un, les clients de son agence meurent accidentellement de façon bizarre. Très vite, elle s’interroge : Et si ces morts étaient des crimes ? Mais pour quel mobile ? Aidée par Samson O’Brien qu’elle appelle à la rescousse, Delilah Metcalf mène l’enquête.

Ce polar a réellement constitué une très belle distraction. L’ambiance « village anglais » telle que je me l’imagine y est parfaitement rendue, avec soirées au pub, concours de fléchettes et matches de rugby, le tout dans un cadre verdoyant et fleuri, comme sont forcément les campagnes britanniques. En cela, ce polar n’est pas très éloigné de la géniale série de M.C. Beaton Les enquêtes d’Agatha Raisin, en un peu moins déjanté et humoristique, toutefois. L’enquête est vraiment plaisante à suivre, même si la profusion de personnages secondaires peut rendre la lecture un peu ardue au début. J’ai personnellement eu un peu de mal à m’y retrouver quand j’ai commencé ma lecture mais cela reste un détail car ce polar est, par ailleurs, très bien construit, en tous cas assez pour brouiller les pistes et nous sortir un(e) coupable auquel je n’avais pas pensé du tout. Alors, certes, ce n’est pas non plus le polar du siècle mais il rend pleinement son office : Faire passer un très bon moment à son lecteur. Rendez-vous avec le crime est sous-titré : Tome 1 : les détectives du Yorkshire, de quoi laisser augurer le premier chapitre d’une longue série. C’est plutôt une bonne nouvelle.

 

 

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Chère Mrs Bird

Le Cercle Belfond, éditeur français de Chère Mrs Bird, m’avait vendu ce premier roman de la Britanique AJ Pearce comme « une ode à l’amitié et aux femmes dans la droite ligne de Le Cercle littéraire des Amateurs d’épluchures de patates ». Comme j’avais adoré ce roman épistolaire lu il y a bien longtemps, je me suis laissée tenter par la participation à un concours proposé par cette Maison d’édition. Ce qui m’a permis de gagner ledit roman.

Il est toujours délicat de chroniquer négativement un livre offert par une Maison d’édition. C’est pourtant ce que je m’apprête à faire. L’honnêteté m’oblige en effet à reconnaître que j’aurais pu aimer Chère Mrs Bird si je l’avais lu quand j’avais une quinzaine d’années. Alors que je suis entrée dans la deuxième moitié de la quarantaine (soupir…), je dois avouer que la naïveté de l’histoire et ses personnages très caricaturaux m’ont ennuyée de bout en bout, pour ne pas dire agacée. Et je ne parle pas de « l’happy end » d’une invraisemblance assez déroutante. Quant à la filiation avec Le Cercle littéraire des Amateurs d’épluchures de patates, je la cherche encore…

Pourtant, l’histoire était prometteuse, en tout cas, à mes yeux. Nous sommes au début des années 1940. Emmy, jeune londonienne de 22 ans, rêve de devenir correspondante de guerre, alors que les bombes allemandes terrorisent chaque nuit la capitale britannique. Elle croit défaillir de bonheur quand elle est recrutée par un prestigieux journal britannique pour être assistante de rédaction. Mais elle déchante vite quand elle comprend qu’elle va travailler, en fait, pour une autre publication du groupe de presse, beaucoup moins prestigieuse, où elle aura en charge le tri du courrier des lectrices, sous l’oeil sévère de la rédactrice-en-chef adjointe, Mrs Bird. Cette dernière a une conception pour le moins curieuse de cette rubrique. En effet, ne peuvent recevoir de réponse que les lettres qui n’abordent aucun sujet « scabreux » : couple, sexualité, adultère, passion amoureuse… Evidemment, Emmy est bien décidée à passer outre les consignes de la vieille Mrs Bird… A ses risques et périls…

D’entrée, l’abus de l’usage des majuscules dans la typographie m’a indisposée. Cette façon d’écrire ne fait que renforcer l’idée qu’Emmy est une gentille écervelée immature. Elle saute d’ailleurs comme un cabri quand elle apprend qu’elle va intégrer la rédaction d’un journal. Je ne parle même pas des redites à profusion sur le fait « qu’elle rêêêêêêve de devenir correspondante de guerre ! » Elle doit bien le répéter une dizaine de fois sur les dix premières pages. Bref, ce roman ne commençait pas de la meilleure façon qui soit.

Ce roman n’est pourtant pas déplaisant de bout en bout. Toute la partie sur le quotidien des Londoniens pendant les bombardements et le rôle de bénévole d’Emmy au centre d’appels chez les pompiers les soirs d’alerte sont plutôt bien rendus. C’est d’ailleurs pour cet aspect que je n’ai pas lâché le livre avant la fin. Mais le tout est desservi par des personnages trop caricaturaux, Mrs Bird en tête, sorte de vieille rombière obnubilée par les bonnes moeurs qui, bien entendu, terrorise toute la rédaction, et pollué par une histoire d’amitié et une histoire d’amour mièvres au possible, auxquelles on ne croit pas deux secondes. Sans parler du retournement final, aussi crédible qu’un carnaval sans beuveries à Dunkerque. Bref, je n’ai pas envie de m’étendre plus longuement sur ce roman pour midinettes qui va sortir de ma mémoire aussi vite qu’il y est entré.

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Le beau mystère

Le beau mystère est un polar écrit par la Canadienne anglophone Louise Penny, et traduit en français (québécois) par Claire et Louise Chabalier. Il est paru en France dans la collection actes noirs chez l’éditeur Actes Sud. C’est un livre qui a fait partie de mes cadeaux à Noël dernier et qui n’était pas dans mes priorités de lecture. A tort car j’ai vraiment passé un bon moment en le lisant.

Je ne connaissais pas du tout Louise Penny. Je ne savais donc pas qu’elle était l’auteure d’une série de polars, qui se passent tous au Québec et qui sont emmenés par l’inspecteur-chef Armand Gamache. Le beau mystère fait partie de cette série. Et même si le roman fait allusion à des événements passés au sein d’énigmes précédentes, on peut parfaitement le lire et le comprendre. Ces allusions donnent juste envie de nous plonger dans la série, ce qui est plutôt de bon augure.

Quid de ce beau mystère donc ? Au plein coeur d’une forêt sauvage au Québec vit, quasi recluse, une communauté religieuse que tout le monde croyait éteinte depuis longtemps, Les Gilbertins. Contre toute attente, ces spécialistes du chant grégorien, qui ont fait voeu de silence, ont connu quelques mois plus tôt, un succès planétaire avec l’un de leurs enregistrements. Un événement aussi inattendu que bouleversant pour les 24 moines du monastère, peu préparés à vivre une telle tornade médiatique et à se trouver à la tête d’une manne financière aussi importante que bienvenue. Or, un matin, le frère Mathieu, prieur et chef de choeur du monastère à l’origine de l’enregistrement, est retrouvé mort assassiné dans le jardin privé du père-abbé, le crâne fracassé. L’inspecteur-chef Armand Gamache et son adjoint, Jean-Guy Beauvoir, sont dépêchés sur place pour faire toute la lumière sur cette histoire. Avec une certitude : L’auteur des faits ne peut-être que l’un des moines de l’Abbaye. Oui, mais lequel ?

J’ai beaucoup aimé ce polar, exact contraire de ce que l’on appelle un « page-turner ». (Même si je n’ai rien contre les « pages turner » et que j’en lis même assez régulièrement). Car, tout est lent dans ce polar. Et pourtant, paradoxalement, on ne s’ennuie pas une minute. Sans doute parce que cette lenteur s’accorde parfaitement avec l’ambiance si particulière du monastère dans lequel se déroule l’histoire, ambiance parfaitement rendue, par ailleurs. Installés dans une « cellule » parmi les moines, Armand Gamache et son adjoint vivent au rythme des prières, messes, travaux, chants grégoriens et repas pris par les moines. Tout en essayant de percer le mystère de ces hommes emmurés dans le silence, dont la mise en lumière soudaine n’a pas été sans quelques tensions, au point de créer deux clans prêts à l’affrontement. L’approche n’est pas simple. Et il faudra toute la subtilité de nos deux fins limiers pour faire tomber les barrières… et les masques. Car on peut être moine et n’en rester pas moins homme.

Parallèlement à l’enquête, une autre histoire se joue. Celle de l’adjoint, Jean-Guy Beauvoir, fragilisé psychologiquement par une prise d’otages pendant laquelle il a été grièvement blessé et plusieurs de ses camarades policiers tués. Alors qu’il remonte doucement la pente en prenant une part très active à l’enquête, il est rattrapé par ses anciens démons et par la culpabilité, influencé en cela par un directeur de police qui ne semble pas avoir envie que tous les tenants et les aboutissants de cette affaire soient révélés au grand jour. Une histoire dans l’histoire qui apporte un intérêt supplémentaire à cette enquête prenante, qui ménage le suspens jusqu’au bout pour nous sortir finalement un coupable insoupçonnable…

 

 

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La Disparition de Stephanie Mailer

stephanie mailerAprès les immenses succès qu’ont été La vérité sur l’affaire Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, autant dire que La Disparition de Stephanie Mailer (Editions du Fallois) du même Joël Dicker, était plus qu’attendu. C’est sans doute la raison pour laquelle 300 000 exemplaires dudit roman ont été édités pour sa sortie annoncée en grandes pompes. J’avais personnellement adoré les deux premiers opus, c’est donc avec l’assurance de passer encore un très très agréable moment de lecture que je me suis précipitée sur La Disparition de Stephanie Mailer. Je ressors de cette lecture avec un avis mitigé, qui me vaut de classer aujourd’hui ce roman parmi mes déceptions. Peut-être tout simplement parce que j’en attendais trop…

Commençons par l’histoire : Le 30 juillet 1994, à Orphea, petite station balnéaire tranquille et plutôt huppée de la côte est des Etats-Unis, le maire de la ville, son épouse et leur fils sont sauvagement assassinés alors que s’ouvre la première édition d’un festival de théâtre. Une joggeuse, témoin des meurtres, figure également parmi les victimes. Deux jeunes enquêteurs, qui viennent de sortir de l’école de police, sont désignés pour mener l’enquête. Leur fougue leur permet de mettre un nom assez rapidement sur le coupable. Mais celui-ci meurt pendant son interpellation avant d’avoir pu avouer les crimes. Vingt ans plus tard, une jeune journaliste, arrivée à Orphea depuis peu, affirme avec aplomb à l’un des deux inspecteurs qu’il s’est trompé de coupable à l’époque « parce qu’il n’a pas vu un détail qui se trouvait sous ses yeux ». Cette journaliste, c’est Stephanie Mailer. Le soir même, elle disparaît. Les deux inspecteurs, aidés par une jeune collègue venue à Orphea guérir une déception sentimentale, décident de reprendre l’enquête de zéro pour savoir ce qu’il est advenu de Stephanie Mailer et qui a bien pu commettre les quatre crimes 20 ans auparavant.

Le roman de Joël Dicker est construit comme une série américaine. Le lisant, j’ai souvent eu l’impression de me trouver dans « Cold Case », série dans laquelle Lily Rush et ses inspecteurs reprennent des affaires jamais élucidées à la faveur d’un nouvel élément. Comme dans la série, les inspecteurs découvrent des faits qui se sont passés à l’époque et les personnages les revivent à coups de flash-back écrits à la première personne. C’est aussi un roman où se croisent une multitude de personnages, qui, tous, cachent une fêlure qui ne nous est dévoilée que par petites touches. Une multitude de personnages qui permet de brouiller les pistes et de multiplier les suspects possibles. C’est sans doute là le réel talent de Joël Dicker : Parvenir à faire monter le suspens, à ajouter des fausses pistes aux fausses pistes et donc à nous rendre accros à la lecture. Parce que, dans ce domaine, le contrat est parfaitement rempli. J’ai dévoré les 635 pages de ce roman en quelques jours et ce fut un très agréable divertissement.

Alors, d’où me vient donc ce sentiment mitigé après avoir refermé ce livre hier soir ? Sans doute, d’abord, de ses personnages trop souvent caricaturaux et donc, improbables. Comment croire à cet ancien flic, reconverti en metteur en scène mégalomane et égocentré qui, depuis 20 ans, travaille la même première scène de sa pièce de théâtre, tout en injuriant et en renvoyant tour à tour ses comédiens amateurs, en survivant de petits boulots et en affirmant qu’il a écrit la pièce du siècle ? Comment croire à Alice, maîtresse vénale du rédacteur-en-chef d’un magazine littéraire new-yorkais qui surjoue l’hystérie et la bêtise intellectuelle ? Sans parler des « personnages clichés » : La riche épouse d’un directeur de chaîne de télévision qui n’en peut plus de cette vie trop facile et donc sans intérêt et qui rêve de retrouver le temps où elle et son mari tiraient le diable par la queue mais étaient heureux, au moins ! Ou encore la fille à papa trop gâtée et brillantissime au lycée qui tombe dans la drogue.

Sans doute aussi des incohérences dans le récit : Voilà deux enquêteurs qui, 20 ans plus tôt, ont bâclé une enquête en quelques semaines en oubliant d’interroger des témoins cruciaux et qui se révèlent tout compte fait, beaucoup plus intelligents et tatillons 20 ans après. Voilà aussi des témoins, qui, il y a 20 ans, savaient pertinemment que le coupable désigné n’était pas le bon parce qu’ils avaient la preuve que ça ne pouvait pas être lui. Mais qui n’ont rien dit à l’époque, en gros, parce qu’ils ne voulaient pas être emmerdés. Mais qui sont beaucoup plus loquaces 20 ans  après. Voilà un coupable (le vrai) qui n’hésite pas à tuer trois personnes et à essayer d’en tuer une quatrième pour ne pas être découvert mais qui, à la toute fin du roman, avoue tout sans se faire prier et presqu’en pleurant, parce qu’on le menace de mettre une personne qui lui est chère en prison. Quel retournement ! Ca sent le final bâclé…

Sans doute enfin de quelques scènes ubuesques et complètement improbables comme la représentation de la pièce de théâtre qui frise le ridicule (non, qui est carrément ridicule et irréaliste) ou encore le chapitre sur les grands-parents de l’un des inspecteurs dont la vulgarité et la caricature m’ont mise vraiment mal à l’aise (Je me suis même demander si l’auteur n’avait pas volé ce chapitre à Nadine Monfils !). Sans parler encore une fois de l’improbabilité de la chose : Des gens vulgaires et bêtes à manger du foin qui se révèlent des gens exquis au contact d’une petite cousine charmante (qui tout compte fait n’est pas vraiment leur petite cousine d’ailleurs) venue s’installer chez eux et dont l’inspecteur tombe très vite amoureux (C’est pour éviter la consanguinité sans doute qu’il fallait qu’elle ne soit pas, tout compte fait, la petite cousine des grands-parents).

Joël Dicker a réussi à construire une énigme passionnante. Dommage, vraiment, qu’il l’est coulée dans un décor trop factice avec des personnages dépeints à la truelle et sans consistance.

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Le mystère Henri Pick

Je n’en ferai pas mystère plus longtemps : J’ai dévoré Le mystère Henri Pick en quelques jours. Ce roman de David Foenkinos (édition Gallimard) fait d’ores et déjà partie de mes coups de coeur 2018. Il s’en est fallu de peu, pourtant, que je passe à côté de ce livre. A sa sortie, j’avais eu très envie de le lire avant que certaines critiques négatives m’en dissuadent. Fort heureusement, je suis tombée sur ce titre lors de mes déambulations à la médiathèque de ma ville. Et revenant à ma première idée, je l’ai emprunté.

Que nous raconte ce livre ? Jean-Pierre Gourvec, célibataire, amoureux des livres, décide de recueillir dans la bibliothèque qui l’emploie dans une petite bourgade au fin fond du Finistère, les manuscrits refusés par les éditeurs, reprenant là une idée expérimentée aux Etat-Unis. Vingt ans après, Jean-Pierre Gourvec est mort et celle qui lui a succédé a pratiquement oublié cette section particulière où quelques dizaines de manuscrits jamais lus prennent la poussière. Jusqu’au jour où Delphine, éditrice chez Grasset, tombe sur ces fameux manuscrits, au hasard de vacances chez ses parents. Et plus extraordinaire encore, elle y découvre une pépite, écrite par un certain Henri Pick, qui tenait avec son épouse la pizzeria du village et mort depuis deux ans. Le problème, c’est que, de l’aveu même de sa femme et de sa fille, ce monsieur ne lisait même pas le quotidien local et n’a jamais écrit rien d’autre que la liste des courses. Alors, que cachait cet Henri Pick, dont le roman bientôt publié chez Grasset, s’arrache au point de devenir le best-seller de l’année ? Jean-Michel Rouche, ancien critique littéraire au Figaro littéraire, tombé dans l’oubli en même temps que dans la précarité, décide d’enquêter sur cette histoire surréaliste.

Au delà-même du « mystère Henri Pick » dont les tenants et aboutissants nous tiennent en haleine jusque dans les toutes dernières pages du roman (et avec quel rebondissement !), ce livre nous emmène, avec jubilation, dans les coulisses du monde -merveilleux- de l’édition. On y croise Olivier Nora (le véritable patron des éditions Grasset), on y découvre un Laurent Busnel plus vrai que nature dans une interview de la veuve d’Henri Pick pour son émission « La Grande librairie », on y rencontre  Delphine, jeune éditrice très ambitieuse, prête à tout pour obtenir de la famille l’autorisation de publier le livre et faire « un coup » aussi littéraire que marketing, on se rend compte des limites de l’effet « buzz » si souvent recherché de nos jours, avec des critiques littéraires qui s’enflamment autour de cette histoire, sans se poser trop de questions sur l’improbabilité d’un tel scénario : Un pizzaïolo, notoirement inculte, qui livre un roman d’une telle qualité littéraire, incluant dans son récit l’agonie romancée de Pouchkine, poète russe assez peu lu en France. On devine enfin les souffrances et les désillusions que peut causer une surexposition médiatique aussi soudaine que non souhaitée.

Au delà encore de cette « étude de moeurs », ce livre vaut aussi pour toute la galerie de personnages qui le composent et dont l’auteur nous décrit les vies, souvent ternes et sans beaucoup d’espoir : La bibliothécaire, la femme et la fille d’Henri Pick, Jean-Michel Rouche… Avec en filigrane un point commun : La publication du roman d’Henri Pick va bouleverser la vie de tous ces gens et leur faire prendre des trajectoires auxquelles ils n’auraient sans doute jamais pensé.

Un formidable roman dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Toutes affaires cessantes.

 

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Celle qui fuit et celle qui reste (L’amie prodigieuse III)

celle qui fuitJe viens de terminer le 3ème tome de la saga romanesque de l’énigmatique Elena Ferrante, commencée avec l’amie prodigieuse et parue chez Gallimard. Dans celle qui fuit et celle qui reste, nous retrouvons bien-sûr les deux héroïnes napolitaines, Lila et Elena. Et c’est un vrai bonheur tant je me suis attachée (comme une très grande majorité de lecteurs à travers le monde) à ces deux personnages, à Naples et à toute l’Italie où se déroule cette histoire. Lila et Elena sont maintenant deux jeunes femmes qui approchent de la trentaine, dans les années 1970. « Celle qui reste », c’est Lila. Séparée de son mari, le riche commerçant Stefano, suite à sa liaison passionnée avec Nino, elle vivote désormais avec Enzo, un ami d’enfance, et son fils Gennaro, dans un quartier misérable de Naples. Employée comme ouvrière dans une usine de charcuterie, elle trime pour un salaire de misère tout en subissant les mains baladeuses de ses collègues et de son patron. Mais Lila reste fière, debout, et continue de faire l’admiration de la narratrice, Elena, « Celle qui fuit », avec laquelle l’écart social ne cesse de se creuser. Diplômée de l’université, écrivain qui a rencontré un certain succès dans toute l’Italie avec son premier roman, elle est désormais mariée à Pietro, fils d’intellectuels milanais et lui-même professeur d’université à Florence. Mère de deux petites filles, Elena s’ennuie intellectuellement dans sa vie de femme au foyer, sans trouver l’ambition d’écrire un nouveau roman et déçue par un mari dont elle ne supporte bientôt plus les angoisses existentielles.

Celle qui fuit et celle qui reste continue de disséquer le sentiment amical qui lie « à la vie, à la mort », Lila et Elena. Et pourtant, les deux amies, nées dans les années 40 dans le même quartier populaire de Naples, filles d’ouvriers bien plus à l’aise avec le patois napolitain qu’avec l’italien, ont désormais des vies diamétralement opposées, fruit de leur choix de vie, entre Lila qui a arrêté ses études au collège et s’est mariée à 15 ans et Elena qui a réussi à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études, et ainsi, échapper à son milieu. Tout n’est pas aussi simple pourtant : Elena envie la volonté farouche de Lila de s’en sortir et son engagement auprès des salariés exploités, elle qui peine à trouver sa place dans un milieu intellectuel qui reste condescendant vis-à-vis de ses origines sociales modestes. Quant à Lila, elle envie la réussite sociale et intellectuelle d’Elena et son beau mariage inespéré avec un professeur d’université, riche, cultivé et éduqué.

Lisant ce 3ème tome, je me suis souvent demandée comment cette amitié, faite aussi de trahisons, de compétition et de jalousie de part et d’autre, pouvait tenir. Comme si Elena et Lila, au delà de tout ce que les oppose, avaient besoin l’une de l’autre pour avancer. A la fin des deux premiers tomes, Lila donnait l’impression de gagner sur Elena. C’est l’inverse qui se produit ici avec une Elena qui parvient enfin à se libérer de l’emprise de Lila, afin de vivre sa vie comme elle l’entend, quitte à envoyer promener tous ses principes. Il me tarde vraiment de savoir comment ces deux-là vont évoluer. Je m’étais jurée d’attendre la sortie « en poche » du 4ème et dernier tome de la saga, L’enfant perdue, sorti il y a quelques semaines. Après avoir refermé mon livre hier soir, je ne suis plus sûre de pouvoir attendre…